Pour beaucoup, Yves Pitchen est un « activiste ». Un citoyen engagé sur tous les fronts de la société. Ecologiques ou sociaux, ses combats n’ont qu’une seule et même perspective: défendre l’humain, protéger la part sacrée de chacun de nous en l’abritant des appétits trop voraces du « système » et de ses serviteurs. Photographe reconnu, il applique ces mêmes principes dans sa démarche créatrice… 

’est en 2006, à l’occasion de la sortie d’un livre magnifique, sobrement intitulé « Mauriciens » que beaucoup d’entre nous (re)découvrirent le travail photographique d’Yves. Son militantisme, notamment contre la privatisation de plages publiques et d’îlots, au bénéfice de groupes hôteliers (déjà!), avaient longtemps occulté l’importance de son activité principale, et même vitale pour lui: la photographie! Dès les premières minutes de notre entretien, il tient à clarifier un point qui lui semble important : « Tout bouge très vite, ici. Et l’on ne garde trace de rien! Il y a des photographes, à Maurice et ils font, parfois, de bonnes photos… mais ce sont des photos utilitaires, commerciales, documentaires ou esthétisantes. C’est bien. Il faut le faire. Mais cela témoigne peu de la vie des gens. » Les « gens », l’humain, voilà, pour Yves,  le seul sujet, la seule matière! Et il n’est pas question d’affronter le sujet, de façonner la matière, non! Yves et son appareil sont toujours bienveillants, amicaux avec ceux qu’ils saisissent.

Mariage à Beau-Bassin – 1991

Pas question, non plus, de se faire « oublier », de disparaître: le plus souvent, le photographe est là, présent dans le regard de ceux qu’il photographie. Parfois, ils prennent même la pose, pour lui… ce n’est pas gênant, car même la posture qu’ils prennent alors parle d’eux, les révèle autant que si le cliché avait été pris à la volée.  Ils posent comme ils imaginent que l’on doit poser… et cette part de leur imaginaire est sincère, révélatrice… paradoxalement naturelle!

C’est peut-être même notre attitude devant l’objectif du photographe qui nous définit le mieux… L’auteure mauricienne Marie-Thérèse Humbert, qui a signé la préface du livre d’Yves Pitchen, a été frappée par cette vérité de la pose! Une photo, prise à Triolet en 1972, l’a particulièrement émue. On y voit un homme debout, sous l’avant-toit de son humble case en tôle. Il ne possède rien, ou presque, mais il est un homme. Et sa posture, droite, sans fierté excessive, sans agressivité ni abandon, le proclame. Avec juste ce qu’il faut de dignité.

Fiancés à la Vallée des Prêtres – 1977

L’instant magique

Depuis près de cinquante ans, Yves photographie donc les Mauriciens. Partout. En famille ou au travail, seuls ou en groupe, à la plage ou en ville, sous la tôle ou dans le luxe. Mais comment ? « Je dois garder un regard frais, explique-t-il, être capable d’être surpris! Je sais que je tiens une bonne photo quand elle me pose un problème. Quand mon cerveau ne parvient pas à la lire instantanément. Quand il faut revenir dessus… Quelque chose, dans le cadre, doit questionner. Quand je vois cette ‘étincelle’ dans la scène qui se déroule devant moi, je prends la photo. Quelquefois, c’est déjà trop tard, l’instant magique est perdu. D’autre fois, je parviens à le saisir. Je dois juste être apte à le voir. Et il faut donc que je parte sans à priori, sans préjugé.»

Vous ne trouverez donc pas, parmi les clichés d’Yves, cet habituel gros plan d’un enfant riant (ou pleurant, c’est pareil), qui ne dit rien de lui et, sous prétexte d’émotion, ne demande aucun effort de lecture. Yves ne nous ménage pas: le « regardant » (comme on dit aujourd’hui) doit savoir regarder pour pénétrer dans la vérité du moment.

Savoir, par exemple, regarder l’épuisement de M. Attam, charretier transportant la canne à sucre à l’usine de Mon Loisir, auquel répond exactement le regard triste de son chien (j’en veux à Yves de ne pas nous avoir donné le nom du chien, tant il semble exprimer des sentiments exactement conformes à ceux de son maître…). Savoir lire les regards, bien peu semblables, ceux-là, de cette enfant débordant de tendresse, et de sa nounou… qui sait bien où est sa place… Savoir se regarder en face, en fait, car ce qu’Yves donne tout simplement à voir, c’est la vérité de notre île et de tous ceux qui y vivent.

Yves Pitchen, chez lui à Chébel.

Un photographe internationalement reconnu

Né, en 1949, dans l’ancien Congo belge (aujourd’hui République démocratique du Congo), d’un père mauricien et d’une mère belge, Yves Pitchen vit à Maurice depuis 1979. Ses clichés ont été exposés dans notre île, mais aussi à Paris, Washington et Tokyo.

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