A l’heure où l’île Maurice est confrontée à un urbanisme galopant et mal maîtrisé et qu’elle a tout intérêt à s’aligner sur les impératifs planétaires de développement durable et de constructions éco-responsables, la vision de certains éléments peuvent laisser perplexe. Nous avons demandé à deux architectes et à un urbaniste de nous livrer leur idée de l’habitat d’aujourd’hui.

«Les architectes sont des penseurs», disait Vinesh Chintaram, président du comité de organisateur du dernier congrès annuel des architectes d’Afrique (12ème édition) qui s’est tenu avec le concours de l’Association des Architectes de Maurice du 25 au 29 juin derniers, sur la thématique de RISE – Research, Investment, Sustainability, Empowerment. Il y fut question parmi les problématiques débattues par les professionnels, d’initier une architecture durable visant à minimiser son impact environnemental, en terme de choix de matériaux et de faible consommation d’énergie. Ces préceptes sont-ils appliqués à l’habitation privée ?

Henriette Valentin, de Valentin Lagesse Associés: « Ouvrir et ventiler, c’est la clé pour chasser l’humidité »

L’agence d’architecture est par exemple, à la base du boutique hôtel 20 degrés Sud, du Bakwa Lodge de Rodrigues, ainsi que des écoles West Coast de Uniciti de Médine et de la smart city de Beau Plan. Valentin Lagesse Associés, c’est avant tout un travail d’équipe, celui des quatre architectes dont fait partie sa fondatrice, Henriette Valentin et Thierry Bégat devenu son associé depuis 8 ans et qui officie à Paris. En tant qu’auteur d’une thèse sur « La maison coloniale mauricienne », on retiendra d’Henriette Valentin qu’elle est un des co-auteurs, avec Jean-François Koenig et Isabelle Desvaux de Marigny du livre « La Vie en varangue », une véritable référence sur la maison coloniale mauricienne. Un livre qu’Henriette Valentin considère comme étant le résultat de sa thèse, car s’il comporte bon nombre de photos, sa particularité consiste à intégrer les plans d’architecture des maisons présentées. « Au début de l’agence, mes travaux intégraient les éléments de l’habitation coloniale et depuis Thierry Bégat, notre architecture a évolué vers du tropical moderne; le Bakwa Lodge rodriguais illustre bien ce nouvel esprit», explique t-elle.

Nous sommes dans une mouvance « Green by design », poursuit Henriette Valentin. Entendre par là que l’architecture doit être conçue pour bien réagir au climat et en l’occurrence, à Maurice, aux micro-climats. « On prend d’abord le climat et on construit autour » résume t-elle. Cette spécialiste des maisons coloniales rappelle que ces dernières étaient conçues pour mieux vivre le climat : étroites, en forme de longère, avec une profondeur équivalant à celle d’une seule pièce pour une meilleure ventilation naturelle, une luminosité accentuée par des portes intérieures vitrées, – ce qui ne se fait plus pour des raisons évidentes d’intimité – et une varangue courant tout autour de la maison pour permettre d’ouvrir les portes, même en cas de grosse pluies. Par souci de confort et ne pas avoir à tout rentrer dans la maisons en cas de cyclones, la varangue actuelle a rétréci, comme voulu par les propriétaires.

«Du coup elle remplit moins bien son rôle tampon entre les agressions extérieures et la façade de la maison; les portes sont fermées pour se protéger de la pluie, alors qu’il faut faire le contraire pour chasser l’humidité. Ouvrir et ventiler en permanence, c’est la clé »

Elle souhaiterait enterrer la fausse idée selon laquelle une maison fraîche est forcément climatisée! Alors qu’il suffit de permettre à la ventilation naturelle d’entrer dans la maison. Comme les grands panneaux vitrés orientés plein ouest est une aberration architecturale qu’elle voudrait ne plus jamais voir sur le territoire.

Jean-François Koenig : « le style n’est pas la qualité de vie »

C’est certainement le bâtiment de la Mauritius Commercial Bank visible de la quatre voies à hauteur de Trianon qui fait le plus résonnance à son nom. « Quoique de nombreux mauriciens ne savent pas que j’en suis le concepteur !». Et pourtant, il a valu à Jean-François Koenig de faire partie des “100 architectes 2012” par l’Union Internationale des Architectes. C’est également cette oeuvre architecturale qui a doté tout l’hémisphère sud de son premier bâtiment vert certifié BREEAM, –  Building Research Establishment Environmental Assessment Method. Il s’agit du standard d’évaluation de la performance environnementale des bâtiments le plus répandu à travers le monde. Jean-François Koenig, avec Miko Giraud a été également l’un des conférenciers du dernier congrès annuel des architectes d’Afrique tenu dans l’île en juin dernier. Tout comme pour son confrère, cet évènement a donné lieu à une exposition rétrospective de ses travaux tenue à l’Institut Français de Maurice au même moment. Si l’on relie aisément le nom de l’architecte à ce bâtiment emblématique de modernité et de créativité, Jean-François Koenig a aussi a son actif de fort belles demeures individuelles. Ce que l’on peut constater en feuilletant les pages de son livre, sorti voilà trois mois, sous le titre de Jean-François Koenig, architect, édité par TeNeues. Il résume sa définition de la maison mauricienne à deux choses : la varangue et la nature. « Car la maison est toujours celle qui existait à l’époque; il ne s’agit pas de style, mais de qualité de vie ».

Membre du Green Building Council, il fait état d’un rapport émis par l’organisation en 2012 préconisant de vivre et de travailler avec la lumière naturelle et la nature, leurs effets bénéfiques ayant des influences directes sur la santé. «Grand convaincu de cela, j’essaie d’incorporer la nature de différentes façons dans mes projets», volonté incarnée par le placement de patios, l’interaction entre jardins et terrasses dans ses projets de maisons, et d’incorporer un maximum de vert dans ses projet collectifs. Comme l’un d’eux situé à Floréal intégrant murs végétaux et bacs de plantes courant sur les devantures de toutes les terrasses.

« Si vous aviez à faire un espace de vie profond, qui protège de la pluie et du soleil, proche de la nature, ventilé et que l’on puisse fermer en cas de cyclone, on peut tout à fait vivre à l’extérieur ; cela vaut aussi pour les appartements que je vois malheureusement de plus en plus souvent dotés de petits balcons. Ce qui illustre pour moi une mauvaise compréhension des tropiques ».

Par ailleurs, il regrette cet engouement pour le «Made in Europe», qui va à l’encontre de la bonne assimilation des contraintes du climat, voire des micro-climats mauriciens. Ne pas s’en soucier

équivaut à multiplier les chances de voir un bâtiment mal vieillir qui demandera à être constamment rafraîchi.

Nicolas Dalais de Jugaad : « les maisons cubes sont un scandale environnemental »

Celui qui a créé Jugaad, – mot hindi signifiant trouver des solutions créatives et innovantes avec le minimum de ressources possibles -,  estime que le terrain mauricien est très diversifié et très complexe en terme d’architecture. Si l’on parle de maisons contemporaines, plus ou moins issues des modèles propres aux IRS, ouvertes et très spacieuses, on aboutit à une architecture explosée: des espaces ouverts où la nature crée le lien et un coin excentré et dissocié, dédié à la famille en visite ou à la location. « Tout le monde peut faire un plan de sa future maison », conçoit Nicolas Dalais. « Les futurs propriétaires viennent de toute façon avec un croquis assez simple de ce qu’ils veulent ». Un architecte se doit de prendre en compte la course du soleil, le sens du vent, la proximité du voisinage et le bruit associé à celui-ci pour décider dans quel sens poser la maison sur le terrain. Il va proposer des solutions pour que la maison soit le plus agréable possible à vivre; pour que les façades soient protégées par la varangue, la fraicheur conservée par des murs en pierres, le vent canalisé par des couloirs d’air dans le jardin, via des haies, des murs, qui ira rafraichir naturellement la maison en passant par des jalousies, ou autre… Si l’allure de ces nouvelles maisons est moderne, les mécanismes d’architecture historiques incarnés par la varangue et la ventilation naturelle sont les mêmes. Dans tous les morcellements modernes, il y a un cahier des charges à respecter, ce qui a du sens certes, mais appauvrit néanmoins l’expression architecturale. « Et si tout notre territoire finit par ressembler à Anahita ou Tamarina, je trouverais cela fort dommage », admet Nicolas Dalais. Se pose également selon lui un phénomène de mimétisme issu de ces complexes immobiliers, à la base du fleurissement de « maison cubes ». Ces cubes de béton, avec un toit plat posés sur des terrain sans végétation, avec des baies vitrées non teintées, « sont scandaleuses pour l’environnement car très énergivores », s’exclame t-il. Mais tout le monde veut habiter dans une maison style IRS… Le problème réside dans le fait que les propriétaires fortunés ont les moyens d’isoler leur maison de la chaleur avec les matériaux adéquats et de payer Rs 30 000 de climatisation par mois… Ce que ne sera pas forcément à la portée financière de ceux qui rêvent d’une « maison style IRS ».

Parallèlement à ce modèle, l’architecture populaire propre aux villages a beaucoup bougé, selon lui. A l’esthétisme controversé, elle fait pourtant partie du paysage mauricien. Le vrai sujet d’harmonisation, c’est la qualité de l’espace urbain qui fait le lien entre tous les types d’architecture dans un pays où chacun a le droit de s’exprimer. C’est le point qui demande réflexion, «mais excepté les routes, il n’y a absolument rien de fait » regrette t-il.

Son agence s’intéresse aussi à l’architecture recyclée via un projet d’école pour les petits à Moka. 

« Nous avons réfléchi aux déchets qui polluent la nature et avons identifié les containers qui ne peuvent plus voyager, les plantes invasives que sont les goyaves de Chine et le ravenala et les anciens pylones électriques en pin ».

C’est ainsi, que la végétation sera placée en canopée sur le toit des containers pour les isoler de la chaleur. Un projet qui pourrait faire école en matière de maison individuelle.

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