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Île Maurice
jeudi, mai 30, 2024

L’agroécologie

L’agriculture et la nature en synergie !

La Gazette Mag s’intéresse ce mois-ci aux agricultures s’appuyant sur les richesses et la science de la nature, limitant le recours aux intrants non renouvelables, protégeant notre santé et celle de notre planète ! Découvrons ensemble les pratiques inhérentes à ces modes de production durable, au travers d’intervenants passionnés… et passionnants !

Delphine Raimond

Quelques définitions pour comprendre

L’agroécologie, contraction de « agronomie » et « écologie », s’appuie sur les connaissances de l’écologie, de la science agronomique et du monde agricole. Son approche est systémique et vise l’optimisation de la production alimentaire sans mettre en danger la nature.

La permaculture est une conception globale, durable, protectrice des écosystèmes et des cycles naturels… un mélange des mots « culture » et « permanente ».

L’aquaculture est l’élevage de poissons et végétaux en milieu aquatique.

L’hydroponie est une culture hors-sol réalisée sur un substrat neutre et inerte (sable, billes d’argile, laine de roche…), sans terreau ni sol, et effectuée en contrôlant l’irrigation, les paramètres chimiques de l’eau et la distribution des sels minéraux et nutriments.

L’aéroponie est l’hydroponie à grande vitesse. Sans aucun substrat de culture, les plantes nourries par une vaporisation riche en éléments nutritifs développent leurs racines en suspension dans l’air.

L’aquaponie réunit les termes « aquaculture » et « hydroponie ». Elle repose sur l’utilisation de l’eau issue d’un élevage piscicole, pour fertiliser les cultures végétales au moyen des déjections servant d’engrais. La vie présente dans cette eau est très proche de celle d’un sol.

Des jardins extraordinaires !

Un peu à l’écart du village de Pamplemousses, un adorable couple d’Allemands cultive depuis cinq ans le seul fruit comestible de la famille des orchidées : la vanille. Sous quatre dômes construits de leurs mains, la gousse pousse ! Dans leur laboratoire de recherches en bioculture, Ragna et Elmar analysent, ajustent… afin d’obtenir le maximum d’arôme en s’appuyant sur les similitudes entre les métabolismes de la vulnérable vanille et de l’humain : hormones, protéines, enzymes… Tandis que les serres offrent un climat et une quantité d’eau et de lumière constants, çà et là – dans divers milieux, afin d’en observer le comportement – croissent lianes épiphytes pouvant atteindre 25 m de long. Le site est surprenant, Elmar passionnant ! Avec humour et humilité, il livre aux planteurs de l’île les secrets de la pollinisation, de la transformation (traitement thermique, ventilation…), les conséquences des récoltes prématurées et des mauvaises conditions de stockage. Ici, sont aussi naturellement cultivés cacao, café, bananes, cannelle, arbre de neem aux vertus insecticides… pour une consommation personnelle. La vanille d’exception, elle, est exportée en Europe et au Canada et commercialisée localement à L’Aventure du Sucre !

À Roches Brunes, Éric fait pousser pour son plaisir d’extraordinaires salades sur son toit, à l’abri des escargots et autres nuisibles au sol. Sa culture est aquaponique. Les excréments des poissons de ses bassins fournissent une eau riche en nutriments qui passe par les bacs à décantation, pour alimenter les tubes NFT (nutritive film technique), avant de revenir dans les bassins. Un circuit fermé, 100% organique, où le soleil et les poissons font le job ! Et lorsqu’ils grandissent, ces derniers peuvent être consommés, tout simplement ! Dans ses garden towers, Éric composte ses déchets de cuisine, pour nourrir les vers qui eux-mêmes nourrissent la terre ; la boucle est bouclée ! « Avec les terres cultivables qui disparaissent à Maurice et certains prix prohibitifs en supermarchés, l’aquaponie est la solution du futur, pour cultiver ses propres légumes et manger sainement. »

« Cité Zen, les petites paumes de terre » est un outil pédagogique pratique, développé dans les écoles primaires par la Vivo Energy Foundation, permettant d’approfondir les principes des sciences de la vie et de la terre du programme scolaire. Ces mini cultures aquaponiques inculquent aux plus jeunes une manière écologique et responsable de cultiver et de se nourrir d’aliments durables et nutritifs. À ce jour, neuf jardins hors-sols fonctionnent en circuit fermé dans des écoles et des ONG œuvrant auprès d’enfants vulnérables. La mission agroécologique qui contribue au bien-être de la communauté passe par la sensibilisation des jeunes aux pratiques agricoles respectueuses de l’environnement.

À Deux Bras, Gael – que l’on ne présente plus à Maurice – suit depuis de nombreuses années les principes de la permaculture, pour un mode de vie en totale harmonie avec la nature. Plantes rares multifonctionnelles, légumes, fruits, racines… composent son jardin sauvage qu’il fait découvrir aux visiteurs et aux Mauriciens soucieux de se reconnecter à leur terroir. En observant certains arbres très hauts, on se demande comment Gael peut aller y chercher les fruits ! Le concept est de laisser faire la nature et son cycle naturel : « Ce qui est en bas, c’est pour nous ; ce qui est plus haut, c’est pour les oiseaux qui vont redisperser les graines et régénérer la forêt. » Le soleil donne à Gael l’énergie ; les nuages l’apaisent pour travailler dans son jardin ; avec la pluie, il est « mari kontan », puisque les réservoirs sont remplis et les plantes arrosées. Le bonheur est dans le pré !

Le 20 mai de chaque année, la Journée mondiale des abeilles est une occasion de mettre en lumière le rôle essentiel de ces petits pollinisateurs dans la préservation de l’écosystème et la valeur énergétique et thérapeutique du miel ! Divers acteurs locaux exploitent durablement ses bienfaits et sont aujourd’hui tournés vers l’apiculture. Les massages antioxydants au riz et au miel du spa, les pâtisseries et confitures à base de miel, les ateliers de fabrication de bougies… sont autant d’initiatives de l’hôtel Salt of Palmar autour de la thématique. Le groupe Sunlife, dont la mascotte du programme de développement durable est l’abeille Izzy, a déjà placé 11 ruches (50 000 abeilles) au Long Beach et sur l’île aux Cerfs et compte installer d’ici la fin de l’année 1,2 millions d’abeilles dans les jardins de tous ses hôtels. Depuis un an, aux côtés d’Éric Laval, apiculteur fondateur des Abeilles de la Baraque, le Smart Village Savannah Connected Countryside forme et sensibilise dans les Vergers de Gros Bois douze résidents – futurs apiculteurs – au savoir-faire de cette production agricole écoresponsable.

À Clavet, accolé au village de Sebastopol, Michel a transformé sept hectares de champ de canne en un surprenant jardin 100% écologique aux effluves de goyaves, citrons, bigarades… et au parfum enivrant d’une vanille gourmet dont la récolte sera portée à Elmar pour être transformée. Des centaines de poules évoluent en liberté sur ces terres totalement régénérées ne comptant pas moins de 80 espèces végétales de plantes, fruits, légumes, destinées à la consommation locale comme à l’exportation. Bientôt, ce fabuleux jardin botanique sera ouvert aux visiteurs, afin de raconter la riche histoire de Maurice à travers le végétal, faire découvrir les essences et la biodiversité de cette forêt nourricière, faire goûter jus frais, cacao, café… et tout enseigner sur l’agroécologie. « À l’inverse d’une production rapide qui dégrade la matrice, ici, la terre prend de la valeur et s’enrichit. Le sol contient tout ce qu’il faut pour nourrir une plante, c’est la base ! », explique Julien, agronome, aux côtés de Michel dans ce projet visant également à développer la production commerciale d’huiles essentielles déjà distillées sur place.

Des agripreneurs bien formés

Les agripreneurs – contraction d’agriculteurs et entrepreneurs – sont cette nouvelle génération de chefs d’entreprises agricoles, convaincus que l’avenir est dans le retour à la terre et les méthodes durables pour la cultiver. À fin 2022, le secteur agricole dans l’économie globale du pays ne représentait que 3% ! Animés par la volonté de lui redonner une fonction essentielle et durable, bon nombre d’organismes proposent des formations théoriques et pratiques en agroécologie.

L’Académie du Vélo Vert, qui prône la consommation locale sans danger et la sécurité alimentaire, déploie un programme qui permet à des professionnels et porteurs de projets – individuels ou compagnies – de devenirs des agripreneurs du réseau Vélo Vert, accompagnés jusque dans la labellisation de leur production. La formation bénéficie d’un soutien international et régional, avec l’intervention, entre autres, de formateurs de la FAREI (Food and Agricultural Research and Extension Institute), de l’établissement réunionnais FORMA’TERRA et du RTC (Regional Training Centre). De la conception d’un système agroécologique aux notions essentielles d’autonomie et durabilité, en passant par les diverses pratiques inhérentes… le programme comprend douze modules qui, après validation, octroient 15 000 roupies d’outils aux participants.

En mars, Agrïa a certifié 18 entrepreneurs mauriciens de la région de Bel Ombre en agriculture tropicale durable, dans le cadre de son programme « Zéro Kilomètre ». Sponsorisée par les fonds CSR (Corporate Social Responsibility) de Heritage Villas Valriche, la formation a intégré de nombreux partenaires du domaine sucrier, ainsi que la Chambre d’Agriculture de Maurice. Une charte de collaboration a été établie avec Agrïa qui propose à cette première cuvée d’agripreneurs des parcelles de terre, à l’unique condition d’appliquer les principes de culture durable et du circuit court (vente aux hôtels Heritage Resorts), limitant ainsi la pollution des sols et celle liée aux transports.

Dans la même démarche de souveraineté alimentaire, le Ferney agri-hub repense l’agriculture de demain. Au cœur de la vallée, plus de 30 hectares sont consacrés aux pratiques agricoles durables, selon lesquelles les agripreneurs s’engagent à opérer. Leur partenariat avec, entre autres, le ministère de l’agro-industrie et le FAREI, permet de développer un écosystème intégré et d’anticiper les exigences de la production durable. De nombreux avantages découlent de cette initiative collective qui fournit un approvisionnement local qualitatif : un accès facilité aux institutions de financements, aux formations et aux suivis techniques. Sur cette zone immense sont cultivés agroécologiquement légumes et fruits tropicaux, plantes médicinales destinées à la recherche, ou encore la spiruline, une microalgue qui sera transformée en compléments alimentaires 100% naturels !

Sandie, la cultivatrice au grand cœur !

Sur une parcelle de l’agri-hub de Ferney, je retrouve la rayonnante Sandie que tout le monde ici appelle « chef », mais qui se défend bien de l’être, tant le concept sociocommunautaire du projet exclut toute notion de hiérarchie. L’idée, Sandie l’a eue après la marée noire du Wakashio en 2020, constatant la situation d’une quinzaine de femmes pêcheurs de la côte sud-est qui ne pouvaient plus nourrir leur famille ! « De la mer, elles sont retournées à la terre ! Ici, on plante, on entretient, on fait pousser… pour manger ! »

Aujourd’hui, la moitié ont retrouvé un emploi, mais Sandie poursuit sa mission, aux côtés de cinq femmes binant ce jardin communautaire avec une énergie réparatrice, salvatrice ! « Tout le monde peut venir me voir, cultiver, pour soi ou pour les autres. Je donne un petit bout de terre, tu prends, tu travailles, c’est pour toi !, sans contrat ni contraintes. »

En arrivant, Sandie voulait planter partout, mais a vite compris qu’il existait des méthodes spécifiques de cultures et productions durables. « Ferney, Bioculture, Vélo Vert, FAREI… m’ont donné toutes les clés ! J’ai écouté, appliqué et expliqué à mon tour », me confie-t-elle reconnaissante, avant d’ajouter fièrement : « À cet endroit, on fait du maraîchage pour la consommation locale, l’entretien est quotidien ! Là-bas, le maïs, la pistache, les patates…  prennent plus de temps à pousser, mais moins de travail ! Ici, du manioc est planté toutes les deux semaines, pour une récolte régulière, et plus loin, on trouve des litchis, limons, fruits à pain, bananiers, cocotiers, avocats… » Depuis peu, les cultivatrices ont créé une coopérative, pour accéder aux marchés et commercialiser leur production agroécologique.

Je réalise que, travaillée avec les bons outils et techniques, cette terre dure comme du caillou est incroyablement fertile ! Sandie ajoute tout sourire qu’avec du courage, de la patience… et de l’amour, tout devient possible ! Pour elle, réussir, c’est d’abord observer, analyser, pour adapter les solutions. « Le terrain est en pente, alors on retient la terre, avec ce petit muret et on récupère l’eau de pluie qui s’écoule vers le bas. Seuls le fumier et le compost sont utilisés ici ! »

Détendue, heureuse de partager avec moi l’instant, Sandie me parle en riant du monsieur, là-bas, qui a « la passion du fruit de la passion » ; des œufs frais et des poulets fermiers que l’on trouve plus loin ; des ruches récupérées dans la nature et installées près du bureau à l’entrée du domaine et de celles qui seront bientôt en place ici, pour polliniser les cultures, parce que les planteuses ont aussi été formées en apiculture !

Si l’amour pour la terre conduit indéniablement ces femmes jusqu’ici, ce qu’elles retrouvent surtout, c’est un endroit à elles, sans bruit, voisins ni pollution, pour partager pleurs, confessions et rires… Libres et heureuses !

La Chambre d’Agriculture (CA) de Maurice… sur le terrain !

 Jacqueline Sauzier, la secrétaire générale de la CA de Maurice, nous explique le principe du projet Smart Agriculture, initié en 2015, et nous parle du « retour à la terre ».

Qu’est-ce que le projet Smart Agriculture ?

 Piloté par la CA, le projet accompagne producteurs, cultivateurs et fermiers dans la transition agroécologique, avec le soutien du FAREI, du CIRAD (Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement) de La Réunion et de bailleurs comme l’Union européenne et le MRIC (Mauritius Research and Innovation Council).

Depuis 2018, treize planteurs sont assistés dans l’amélioration de leurs connaissances et expertises, l’achat de matériels sur les parcelles-tests, le suivi technique pour s’assurer de la compréhension des enjeux productifs et de l’efficience des changements. C’est de la démonstration par l’exemple !

Où en êtes-vous du programme, cinq ans après ?

Lors d’une phase d’analyse intermédiaire, nous avons démontré qu’il était possible de réduire significativement l’utilisation de produits chimiques de 38% en moyenne… et jusqu’à 94% sur la calebasse, sans toutefois grand impact sur la production. La suite est de faire une analyse économique de la mise en place de ces pratiques, de valider l’amélioration de la qualité des sols et le bénéfice environnemental, de vulgariser ces essais, pour une appropriation par la communauté des planteurs. La phase 2 se termine en août 2023 et la phase 3 se décline en deux projets. Le premier, Karo Natirel, accompagne déjà les planteurs dans la valorisation de l’agriculture raisonnée, à travers une certification qui différenciera leurs produits sur les marchés. L’objectif est d’attirer davantage de planteurs vers ces pratiques agroécologiques et de les encourager à maintenir leurs activités saines. Le deuxième, en cours de préparation, est la création d’un outil pédagogique pour les soutenir dans leur transition.

La jeune génération est-elle selon vous encline à revenir vers les métiers de la terre, dits aujourd’hui « métiers d’avenir » ?

Nous notons une forte réorientation vers les métiers agricoles et un nombre important de jeunes qui souhaitent améliorer leurs connaissances, au travers du programme de formation Starting your journey in agriculture, porté par la CA, en collaboration avec le RTC. Nous en sommes à notre cinquième groupe de 20 personnes depuis 2022 et, au fil du temps, nous voyons un rajeunissement des inscrits. Le monde est plus que menacé par une crise alimentaire et l’agriculture comme moyen de subsistance ou comme gagne-pain est la solution. C’est une chance à saisir et c’est ce que nous faisons comprendre aux jeunes.

Avec le retour nécessaire à la terre, la diversification et la numérisation du secteur, bon nombre de postes sont à pourvoir et plusieurs groupes sucriers recrutent en ce moment dans le secteur de la canne et de la diversification agricole.

Bien préparer son sol : les techniques agroécologiques !

Le sol, ce formidable écosystème, contient des organismes opérant dans différentes couches, dont la présence et les actions déterminent la nature et la fertilité. Un bon sol augure une bonne culture et un meilleur rendement !

Les vers de terre non seulement apportent de la matière organique dans le sol, mais aident à l’aérer, à travers les microtunnels qu’ils creusent. Le retournement de la terre devient alors moins utile en leur présence importante.

La nature des sols mauriciens – le plus souvent gras, acides ou sableux, et donc peu aptes à fournir aux plantes les nutriments nécessaires – doit être régulée. Pour ce faire, on ajoutera par exemple du fumier ou du compost à un sol sableux, du calcaire à un sol acide, de la terre sèche ou du compost à un sol gras.

Le pH du sol est un facteur clé pour le développement efficace de ses micro-organismes et détermine la production d’éléments nutritifs et leur capacité à être absorbés efficacement par les racines des plantes. Pour la production maraîchère, la fourchette des degrés acceptables d’acidité se situe entre 5 et 5,8.

Après chaque récolte, le recours à un couvert végétal est essentiel et occupe l’espace jusqu’au prochain semis. Il consiste à planter des espèces qui vont nourrir et enrichir la terre de matière organique, l’aérer à travers les racines ou capter l’azote dans l’air. Les légumineuses, comme les haricots ou les pois, sont les mieux adaptés.

Ces techniques de préparation et occupation du sol sont agroécologiques et visent à réduire – jusqu’à les éliminer – les produits chimiques, pour une meilleure santé du sol… donc des cultures… donc de la population !

Progressivement, mais de manière pérenne, les principes de l’agroécologie s’installent aux quatre coins de l’île, au sein d’une agriculture essentiellement vivrière, tournée vers l’autoconsommation et l’économie de subsistance. Une approche agricole saine et responsable qui prône le circuit court, de la fourche à la fourchette, pour répondre aux attentes sanitaires, sociales, environnementales, des consommateurs locaux.

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