Par Jacques Rombi

Depuis de nombreuses années. Ce natif de Marseille a vécu à La Réunion, Mayotte, Madagascar avant de poser son sac à Maurice où il s’y sent bien : « Ici, les gens sont encore cool et l’océan est facilement accessible. La société de consommation n’a pas encore fait trop de dégâts, mais ça change vite et je crains le pire si le modèle télé-bagnole-supermarché continue sur cette lancée…» Cette nouvelle est extraite du recueil  « Nouvelles d’Indianocéanie » à paraître bientôt.

Fabrice était l’archétype du Vazaha.

Fraîchement débarqué à Madagascar, il était tombé amoureux de la Grande Ile comme beaucoup de ces touristes durables* qui arpentaient les rues de Tana dans l’attente de partir hors des sentiers battus. Il était là pour une durée indéterminée. Après son licenciement d’un poste de chauffeur livreur dans sa région des environs de Lille, il n’avait rien empoché mais avait droit au chômage. Son boss avait préféré s’arranger à l’amiable suite à un flag’ en état d’ivresse. Pas une ivresse dangereuse d’après lui, à peine 4 demis de bière, soit presque rien pour un gars du Nord digne de ce nom, mais suffisante pour se faire allumer par un retrait de permis immédiat. On ne rigole plus en France avec ça.

Pas comme ici pensait-il au volant de sa 504 achetée la veille pour une bouchée de pain. A peine 5 millions d’ariary, soit 1500 euros, pas cher pour ce modèle devenu vintage là-bas mais ringard ici. La mode étant aux grosses berlines et 4X4 allemands pour ceux qui en ont les moyens, bien sûr. C’est avec ce modèle phare de Peugeot des années 70 qu’il s’apprêtait à descendre à l’aventure vers le sud, sans savoir où précisément, mais en compagnie d’un autre touriste durable, Marc, rencontré ces jours-ci autour du comptoir animé du Sakamanga. Ce haut lieu de la gastronomie tananarivienne où la déco, proche de la muséographie, attire aussi bien touristes, résidants étrangers que Malgaches admiratifs devant tous ces trésors exposés dans les couloirs de cet hôtel-bar-restaurant.
En tous cas, il était déjà bien bourré en sortant du quartier animé d’Isoraka où son apéro avait débuté au Sakamanga vers 18 heures, avant de remonter quelques mètres plus haut au premier étage du Manson, puis du No Comment bar au rez de chaussée. Il y avait déjà son réseau de copains de la nuit : retraités piliers de bars venus à Mada pour profiter des beautés et des charmes du pays que leur offrait un pouvoir d’achat inespéré dans l’Hexagone, touristes écolos comme lui ou encore résidants fraîchement débarqués et empreints de bonnes intentions et voulant déjà refaire le monde malgache en gueulant plus fort que les autres « qu’il n’y a que » et « qu’il ne faut que » si l’on veut inverser la spirale de la pauvreté dans le pays. Pauvres naïfs remplis d’a priori humanistes qui ne marchent pas sur l’Ile Rouge, l’avenir leur prouvera s’ils arrivent à passer le cap d’une année avec tous les baptêmes du feu qu’ils devront subir.

Autant de rites de passage informels, improvisés, parfois ludiques et sympathiques ou bien cruels et violents. Fabrice était en route sans le savoir vers son premier baptême du feu. Vers le feu d’artifice du 26 juin précisément. Cette date anniversaire de l’Indépendance du 26 juin 1960, amène dans les rues de la capitale des dizaines de milliers de personnes venues admirer les bouquets explosifs qui pètent dans le ciel du grand lac Anosy situé en son centre.

Des explosions aux couleurs vert-blanc-rouge simulant le drapeau national et qui sont autant de leurs pauvres cotisations au budget de l’Etat qui partent en fumée. C’est ce qu’il pensait alors que la foule agglutinée à la sortie du tunnel d’Ambohidahy l’obligeait à freiner. Il était 20h30 et il pensait arriver en avance pour se caler tranquillement sur les rives du lac tout en sirotant une énième bière pour admirer le spectacle prévu à 21 heure.

En quelques minutes pourtant la foule immense, puissante comme un tsunami, avait envahi cette rue qui débouchait sur le lac devenu invisible avec cette marée humaine qui entourait les rares véhicules qui l’empruntait à cette heure-ci.
La 504 bougeait toute seule sous la pression de la foule qui la pressait malgré elle puisqu’elle même bousculée et comprimée. Il avait bien fermé les quatre portières une par une de l’intérieur et, pour la première fois depuis un mois qu’il était là, il avait peur : « putain mais y’a même pas de service d’ordre, où sont les flics ? c’est quoi ce bordel ? quand ça va s’arrêter ? » pensait-il à haute voix alors que des mains sans visages essayait d’ouvrir les portières. Les commentaires qu’il distinguait parmi l’énorme brouhaha n’étaient pas de nature à le rassurer : « où vas tu Vahaza ? tu t’es perdu ? laisse-moi entrer… »
Il savait bien que s’il avait le malheur d’entrouvrir la moindre fenêtre, ces mains expertes auraient tout raflé dans cette capitale de la rapine : autoradio et tapis de sol, papiers et ampoules de secours, sans compter qu’il risquait de se retrouver en caleçon !

C’est alors que, porté par la foule, une jolie moto vint toucher sa portière. Une Kawa 250 KLR verte comme il se doit sur ce type de modèle et que ce motard passionné reconnut au premier coup d’oeil. Sur la selle, un jeune homme d’une vingtaine d’années et sa soeur à peine plus jeune. C’est ce qu’il apprit en baissant légèrement sa vitre pour écouter leurs mots d’excuses : « désolé pour ta portière, on peut rien faire. La moto bouge toute seule. Y’a trop de monde ici… nous on vit à Paris mais on est venu pour les vacances… on savait pas que c’était comme ça…« 

Malheureux jeunes d’origine malgache qui étaient aussi perdus que lui au beau milieu de la foule en furie. Il pensait alors aux derniers mots de Mike, le patron du No comment bar qui lui avait souhaité bon courage quand il l’avait informé de son projet d’aller voir le feu d’artifice…. « j’aurai dû me méfier, demander des explications… » mais c’était trop tard et déjà les premiers feux illuminaient la foule qui prenait alors toute sa dimension. La rue étant dans un noir quasi complet comme d’habitude pour la plupart des rues de la capitale pillées de leurs ampoules ou de leurs câbles électriques, les éclairs artificiels amenaient en plus du bruit, une terreur qui se devinait dans le regard des deux jeunes motards qui prenaient conscience du danger à la lumière de cette foule éclairée jusqu’à l’horizon. Tout autour du lac plus bas et plus loin encore on pouvait distinguer des milliers, des millions de têtes brunes animées d’un mouvement compulsif.

Mais les deux jeunes avaient déjà disparu et leur moto avec. La 504 bougeait vraiment, il avait l’impression qu’on la décollait du sol et Fabrice crut halluciner quand il vit la roue avant et le garde boue de la Kawa dépasser de la foule à quelques mètres devant son parebrise.

Il n’eut pas le temps de revenir de sa stupéfaction, le jeune motard était à a fenêtre : « aide nous s’il te plaît, ma soeur et par terre, ils pillent tout… on a peur« 

Impossible de se dégonfler et de laisser ces deux jeunes aussi perdus que lui à la merci de cette marée humaine. Il réussit à ouvrir sa portière, aidé dans le mouvement par le jeune motard terrorisé. Mais à peine avait-il mis les deux pieds à terre qu’une force surhumaine les fit décoller. Fabrice était soulevé, bousculé, tripoté de partout. Il avait le choix entre se laisser faire ou se débattre et porter des coups au hasard. Mais même Rambo associé aux forces de Bruce Lee et de Jason Statam n’aurait pas osé. On ne peut rien faire contre la foule. C’est elle qui décide des lynchages sur un individu, de faire dégager un président ou un roi de son trône, surtout ici où les forces de police étaient quasi absentes, sauf pour racketter les véhicules en quelques points stratégiques de la ville et ses alentours.

Toujours porté par la foule, Fabrice était maintenant à proximité des grilles du Ministère des Travaux publics, il s’y accrochait comme à une bouée de secours, grimpant sur le muret tout en s’accrochant aux grilles des deux bras.

Il pouvait contempler alors la situation d’un peu plus haut. Pour la première fois de sa vie, il avait l’impression de vivre l’anarchie. Aux derniers pétards, la foule disparaissait aussi vite qu’elle était arrivée, laissant à terre des milliers de bouteilles, emballages, pierres et chiffons.

Enfin, il put rejoindre la 504, l’autoradio avait bien été arraché mais curieusement les mains invisibles n’avaient pas forcé la boîte à gants fermée à clefs et ses papiers s’y trouvaient encore à côté ainsi que les ampoules de rechange.

Il palpait ses poches : « plus de chèque, plus de carte, plus de liquide » comme le chante le groupe I Am après que les cascadeuses soient parties. Mais surtout, plus de téléphone portable. Il y avait bien sûr enregistré tous les précieux contacts qu’il avait faits depuis ces quatre semaines dans le pays : touristes sacs à dos et touristes sédentaires, patrons de bars et barmen employés, fonctionnaires corrompus et entrepreneurs solidaires, leaders d’opinions et dealers de pognons, makorela et filles sérieuses, maquereaux et receleurs…

C’est d’ailleurs vers le quartier des receleurs qu’il se dirigeait le lendemain matin, la gueule de bois et de travers. Il devait retrouver un téléphone au plus tôt et c’est à pied qu’il se rendit aux arcades d’Analakely car il avait enfin compris la première leçon : on ne circule pas librement en bagnole à Tana où on peut à tout moment tomber dans un embouteillage, une émeute ou pire : dans une fête !

Là, en toute impunité et face aux vitrines des magasins qui vendent les mêmes produits neufs, il suffit de demander aux réparateurs de téléphones qui travaillent à même le trottoir pour commander un peu ce qu’on veut : cafetière, accessoires automobiles, moteur de cyclo ou de camion et bien sûr la spécialité qui est le téléphone volé et décrypté.

Un gamin va alors se perdre au beau milieu d’une foule qui encombre les rues et qui n’est pas sans rappeler la foule nocturne de la veille. Il y revient quelques minutes plus tard avec 3 appareils de la même catégorie commandée par Fabrice. Il repère aussitôt le même modèle perdu la veille : Un Sony de milieu de gamme mais qui lui convenait à merveille. Celui ci est encore dans l’emballage et paraît encore neuf. Il le marchande pour à peine 400000 ariary, un peu plus de 100 euros, soit à peine le tiers du prix neuf.

Il faut ensuite y mettre une puce, « autant récupérer le même numéro » pensait-il en se dirigeant vers le représentant de la Téléphonie Malagasy à Anstahavola.

Après quelques paperasses, l’employé de la Téléphonie Malagasy ouvrit le téléphone pour y glisser la puce neuve. A l’intérieur de la coque s’y trouvait ses initiales : F.D, gravées au marqueur noir lorsqu’il avait acheté l’appareil à Lille un an plus tôt !

* Touriste durable : Expression inventée par l’auteur désignant tous ces touristes, souvent des intégristes de l’écologie, victimes d’un discours à la mode et politiquement correct.

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1 Comment

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    Cette nouvelle nous plonge dans la réalité d un monde qui ne peut-être connu que sur place comme le début d’un routard pour « touriste durable » On a certainement très envie de continuer et d’en savoir plus sur le périple de Fabrice…

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