Alors que se profile le Nouvel An chinois, la communauté sino-mauricienne connaît une certaine effervescence… Et pas seulement en raison de cette importante fête calendaire. Sans que rien de vraiment flagrant ne transparaisse, un frémissement, une fièvre mal contenue semble s’emparer de Chinatown et de tous ceux qui y ont leurs racines. On le pressent, cette partie de la population mauricienne semble prête à écrire un nouveau chapitre de son histoire…

C’est encore un jeune quadragénaire, et il a passé vingt ans à l’étranger: en France, tout d’abord, mais surtout en Chine. Du coup, Jean-Paul Lam porte un regard nouveau sur sa communauté d’origine. «Ce que je vois m’attriste, dit-il d’emblée. Nous sommes de moins en moins nombreux et je pense que l’on peut raisonnablement pronostiquer que, dans quarante ou cinquante ans, la communauté sino-mauricienne aura quasiment disparu.» La démographie, bien plus dynamique, des autres groupes de population, le non-retour des jeunes chinois de Maurice partis à l’étranger faire des études, l’attractivité économique supérieure d’autres pays… tout cela concourait au laminage de cette composante mauricienne. Et Chinatown serait, selon lui, le symbole de ce déclin.

Revenu au pays, Jean-Paul Lam a créé la New Chinatown Foundation.

«J’ai grandi ici, dans la rue, à jouer sur les trottoirs avec mes copains. C’était vivant, dynamique… Pas forcément très propre, je me souviens d’avoir croisé d’énormes rats, mais c’était vivant! Quand, avec mes parents, on entrait dans une boutique, on mettait parfois une demi-heure à saluer tout le monde, à prendre des nouvelles de chacun… Aujourd’hui, c’est un quartier sans vie. On ne s’y promène plus le soir… il n’y a plus rien!»

Alors Jean-Paul Lam a choisi de s’investir pour redonner une âme au quartier de son enfance, en créant une fondation, la New Chinatown Foundation (NCF). «Chinatown est malade, reconnaît-il. Nous n’avons pas les moyens de lui donner une cure d’antibiotiques, alors, avec la fondation, on fait de l’acupuncture. Chaque petite action, même très localisée, amène un mieux-être dans l’ensemble du corps…» Et des actions, Jean-Paul et sa fondation, qui comprend une quinzaine de volontaires et cinq permanents, en mènent beaucoup. Ils ont commencé par repeindre certains bâtiments emblématiques et à produire des fresques colorées. Ils ont installé des poubelles et des fleurs, mais aussi des distributeurs de cartes touristiques et des lampions… et puis, ils construisent, patiemment, un dragon en bouteilles en plastique qui sera le plus grand d’Afrique! «Peu ont compris ce que nous faisions. Le dragon et les fresques sont de bons exemples. Tout Chinatown regardait ça avec réprobation, ou même avec mépris… et puis, ils ont vu les touristes s’arrêter devant pour se faire photographier… alors, seulement, ils ont compris que ça avait un intérêt…»

Un premier partenariat avec Kuala Lumpur

Mais le jeune animateur social, ainsi qu’il se définit, voit plus grand. Il veut fédérer tous les quartiers chinois des grandes villes du monde. Il a ainsi pu établir un premier partenariat avec la capitale de la Malaisie, Kuala Lumpur. Le XIIIème arrondissement de Paris et des quartiers sud-africains devraient également accepter bientôt de se jumeler avec notre chinatown local. «Lorsque tous les quartiers chinois de Londres, de New-York, de San Francisco, de Paris et d’ailleurs seront regroupés en réseau, alors les échanges seront plus faciles. Nous recevrons des artistes de toutes ces villes et nous pourrons y envoyer les nôtres…» Car c’est aussi l’une des ambitions majeures de Jean-Paul Lam: créer une école d’art, dans Chinatown. «Chaque année, nous pourrions former quelques musiciens et un ou deux acteurs qui profiteraient de ces connexions… Nous tournons un film sur le Chinatown mauricien. C’est  déjà une façon de former des artistes.»

Sun Yat Sen et l’économie de marché

Héros nationaliste chinois rallié à la révolution prolétarienne, le docteur Sun Yat Sen jouit, dans notre Chinatown, d’une impressionnante popularité. «Parce qu’il s’est montré humble et, après avoir été ministre, a accepté de se retirer pour vivre modestement», explique Jean-Paul Lam. Ou bien parce qu’il a été le rival que Mao est parvenu à écarter du pourvoir et qu’ici, on n’aime pas tellement le Grand Timonier… Toujours est-il que The New Chinatown Fondation en a fait l’une de ses figures de proue. Son portrait, réalisé au pochoir par un artiste chinois, orne le mur d’une boutique et un musée devrait bientôt lui être dédié. La NCF est aussi à l’origine d’une exposition de photos qui s’est tenue à la municipalité de Port-Louis, afin de célébrer les quarante ans d’ouverture à l’économie de marché qui ont révolutionné la République Démocratique de Chine. L’inauguration, qui s’est tenue le 18 décembre dernier, était placée sous le parrainage du Lord maire, du ministre de la Culture et de son Excellence, M. l’Ambassadeur de Chine à Maurice. Pour l’occasion, une artiste de Shanghaï, Carina Guo Ping a interprété quelques morceaux au luth traditionnel, le pipa…

Jean-Paul Lam et son assistante, Marie.

Recruter des Chinois en Chine

Jean-Paul Lam n’est pas seul à pronostiquer et craindre le déclin de la communauté chinoise et à vouloir redynamiser Chinatown…, le président de la Chinese Business Chamber partage cette analyse. Toutefois, il envisage un tout autre remède. «Il n’y a plus que des quincailleries. Il faut redonner à Chinatown sa vie nocturne d’autrefois. Les Mauriciens et les touristes aiment la cuisine chinoise, alors j’ai pensé qu’il faudrait recréer des échoppes de street food. Mais les actuels occupants de Chinatown sont trop âgés ou trop prospères pour accepter de s’en charger… Alors j’ai proposé d’aller recruter en Chine, des jeunes célibataires qui viendraient le faire. On leur préparerait un appartement à l’étage et ils pourraient venir créer une nouvelle vague d’immigration chinoise à Maurice. Il y en a eu plusieurs au cours de l’histoire de notre île, ça n’en ferait qu’une de plus. Cela redynamiserait Chinatown et renforcerait notre communauté.»

Vers plus de solidarité

C’est une véritable surprise: alors que la communauté sino-mauricienne donne, à l’extérieur, l’image d’un bloc soudé, presque tous nos interlocuteurs ont formulé le même souhait: davantage de cohésion et de solidarité au sein du groupe. Bien sûr, la traditionnelle rivalité entre les Hakkas, peuple de guerriers nomades, et les autres composantes de la communauté, aurait longtemps gêné l’épanouissement d’une vraie cohésion, mais certains de nos témoins ont avancé une autre explication: «nous sommes des entrepreneurs, et nous nous retrouvons souvent face à face sans le monde des affaires…cela n’incite pas à la solidarité!» Mais aujourd’hui, face à l’érosion démographique du groupe chinois à Maurice, tous semblent réaliser que cette solidarité devient vitale!

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