Lindsay Rivière: «Les journalistes doivent être le bouclier de l’opinion publique.»

La Journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée le 3 mai, permet d’honorer les principes fondamentaux de la liberté d’expression, d’évaluer la liberté de la presse à travers le monde et de défendre l’indépendance des médias. Nous nous sommes entretenus avec Lindsay Rivière, ancien journaliste et ex-rédacteur en chef de Business Magazine, aujourd’hui président de la Media Trust, afin d’évaluer l’état de la liberté de la presse à Maurice. 

Selon vous, c’est quoi la liberté de la presse ?

La liberté de la presse est une partie essentielle d’une plus grande liberté d’expression, elle même, garantie par la constitution qui est un des pilier de la démocratie. Sans liberté d’expression, il n’y a pas de société structurée, libre, où les citoyens peuvent s’épanouir. Or, le citoyen doit être libre de s’exprimer à voix haute est aussi par écrit, d’où la composante presse. La presse à Maurice a été fondée en 1773, il y a 243 ans. Donc, elle a joué un rôle absolument essentiel dans le développement du pays et aussi dans l’épanouissement d’une société démocratique. La contribution de la presse continue à être importante, car elle est une liberté fondamentale. À Maurice, à part quelques périodes de censures ou de répressions, la presse, en deux siècles a généralement jouie d’une très grande liberté et continue aujourd’hui encore.

Comment définissez-vous une presse libre ?

C’est une presse libre de toute influence financière. La presse est libre par rapport à l’Etat. Il ne faut pas qu’il y est des législations répressives qui limitent son rôle ou sa capacité d’action dans une société. Libre de toute répression, de toute menace physique, administrative, de toute pression politique qui pourrait limiter son action. Cette liberté qui est garantie, d’ailleurs, par une disposition de la constitution. Cette liberté doit s’exprimer vis à vis de toutes les influences extérieures qui pourraient ramener ou réduire  son rôle. En même temps, il n’y a pas de liberté absolue. Elle n’existe pas. Toute liberté est soumise à des restrictions, des contrôles. Autrement, c’est l’anarchie. Donc, la presse opère dans un cadre où il y a des dispositions légales qui empêchent la diffamation, la sédition ou l’outrance. C’est un cadre légal qui est parfaitement acceptable à l’île Maurice, même si certaines lois remontent à plus d’un siècle et demi et demanderaient à être révisées, je crois qu’on peut dire qu’en général, il existe un encadrement très raisonnable à Maurice et que la presse peut donc s’exprimer.

Pouvons-nous tout excuser au nom de la liberté d’expression ?

Non, je crois qu’il y a des limites comme à toute chose. Il y a des lignes à ne pas franchir. La liberté s’arrête là où commence la liberté des autres. Les autres aussi ont des droits. Tout comme les autres institutions ont également des droits et ils doivent être respectés, protégés et opérés. La liberté d’expression que revendique la presse ne doit pas opérer au détriment d’autres libertés et d’institutions. C’est une liberté relative, mais elle doit pouvoir remplir sa mission première qui est d’être le portevoix du citoyen et chien de garde de la démocratie.

La liberté n’efface pas la responsabilité. Celui qui use de la liberté d’expression est responsable de ce qu’il exprime. Pensez-vous qu’on puisse se cacher derrière la liberté d’expression pour dire tout et n’importe quoi ?

Non, bien au contraire. Je suis partisan d’un cadre légale et respectueux des autres. La responsabilité de la presse est grande. Voilà pourquoi, nous devons absolument faire que la liberté de la presse cohabite avec d’autres formes de libertés du citoyen. Il n’est pas question de tolérer une presse ou un titre de presse qui porterait atteinte de manière outrancière aux autres institutions comme le judiciaire, l’exécutif ou le parlement. Je me suis toujours élevé contre les abus de la presse. Je crois que la presse ne doit pas se croire au dessus des lois. Elle doit comprendre et jouer pleinement son rôle dans un équilibre de pouvoir et de devoir. À l’île Maurice, nous sommes certes un peu impertinents, mais toujours très vigilants et travaillons toujours dans un cadre de responsabilité.

Je crois qu’il y a des limites comme à toute chose. Il y a des lignes à ne pas franchir. La liberté s’arrête là où commence la liberté des autres.

Quel est le rôle du Media Trust dans tout ceci ?

Le Media Trust n’est pas la police de la presse ou un organisme régulateur. Il a pour ordre premier, la formation des journalistes. Précisément, pour atteindre un niveau de journalisme responsable et professionnel qui puisse servir le pays. Le Media Trust a été établie par une loi du parlement il y a 22 ans, essentiellement pour la formation. A l’île Maurice, nous n’avons pas de Press Council, d’association de la presse ou même de syndicat de la presse. Donc, le Media Trust joue un rôle un peu élargi. Au delà le la formation, nous faisons des représentations au gouvernement. Par exemple, sur la Freedom of Information Act qui est en préparation, nous veillons et promouvons l’image de presse. Nous nous tenons largement à notre rôle premier, qui est de former les jeunes journalistes et assurer la pérennité de la presse à un niveau professionnel.

Quels sont, selon vous, les principaux indicateurs qui permettent de dire que la liberté de la presse progresse à Maurice ?

Journée mondiale de la liberté de la presseJe crois, d’une manière générale, que la liberté de la presse a beaucoup progressé ces dernières années. Suite à l’arrivée des radios et télévisions privées et Internet, il y a eu un élargissement de l’espace de la presse. Dans le cas de la presse écrite, le cadre est le même, mais l’influence a peut-être diminuée. Aujourd’hui, il y a plusieurs influences, supports et beaucoup de passerelles entre presse écrite et presse audiovisuel. La nature même  de l’information change. L’influence s’est approfondie : tous les sondages des médias indiquent que les organismes gouvernementaux, la Mauritius Broadcasting Corporation (NdlR : la télévision nationale), sont en net recul d’influence, alors que la presse privée est en gain d’influence. C’est inévitable que l’île Maurice soit entrainé dans ce mouvement mondial, devienne de plus en plus transparent et assure à sa presse plus de liberté. D’ailleurs, nous attendons la Freedom of information Act avec beaucoup d’impatience, parce que cela nous donnera accès à de l’information officielle beaucoup plus facilement.

Quel regard portez-vous sur la diversification des médias aujourd’hui ?

En 45 ans de presse, j’ai toujours été un grand partisan de la multiplication des titres et de l’élargissement des médias. En matière de liberté, de démocratie, de liberté de la presse, c’est toujours mieux d’avoir d’avantage plutôt que moins. Parfois, on me dit qu’il y a trop de journaux à Maurice. Selon moi, il n’y a jamais trop de journaux dans un pays. Il vaut mieux trop de liberté que pas assez de liberté. Ça toujours été mon approche. Donc, plus il y a des titres, des radios, des magasines, plus la télévision privée et des chaines privées dans le futur, mieux le pays et la démocratie se porteront. Plus on est nombreux, plus on est fort, moins on est nombreux, plus on est vulnérable.

Internet apparait comme le média le plus indépendant du 21éme siècle. Peut-on tout se permettre sur le Web ?

Certainement pas. Je suis même assez inquiet de certains aspects de l’utilisation d’Internet. La presse écrite est encadrée avec des lois, des codes, des traditions, des modes d’opérations strictes. L’expression sur Internet prend un peu toutes les formes et, souvent, je vois que sur les réseaux sociaux il y beaucoup de diffamation. Je crois que la liberté sans la responsabilité est toujours une mauvaise chose. Donc, comment assurer cet encadrement sur Internet où il y a des millions d’intervenants, de journalistes amateurs qui prennent des photos et qui rapportent ? C’est un des grands débats de notre siècle. Puisqu’il n’y a pas de formation de tous ces jeunes qui commentent et disent un peu n’importe quoi. Malgré le fait que ce soit un sujet d’inquiétude, il faut quand même saluer cette explosion d’initiatives.

Quels sont les défis pour protéger la liberté de la presse à Maurice ?

Il faut faire attention à l’arrogance des gouvernants. Il faut toujours pratiquer le journalisme d’investigation afin de faire remonter la vérité. Il faut agir sur l’intolérance aussitôt qu’elle se manifeste. Ne pas laisser les choses se détériorer. La vigilance est un mot important pour la presse. La presse est là pour veiller aux institutions, aux abus ainsi que les outrances. Il y aura toujours une tentation de museler la presse. La seule réaction contre ça, c’est la vigilance des médias et la solidarité entre le peuple et ses médias. Il faut que les journalistes deviennent le bouclier de l’opinion publique.

Comment assurer cet encadrement sur Internet où il y a des millions d’intervenants, de journalistes amateurs qui prennent des photos et qui rapportent ? C’est un des grands débats de notre siècle.

Quelles sont les limites de la presse mauricienne ?

Les limites sont ce que prévoient les lois. C’est-à-dire, savoir jusqu’où aller pour ne pas déstabiliser une société. La presse doit beaucoup former et c’est le rôle du Media Trust. La presse a perdu beaucoup d’éléments d’expérience. Nous avons beaucoup de journalistes qui sont partis dans la communication, en tant qu’attachés de presse, PR, etc. C’est toute une génération qui s’en est allée. Les gens comme moi, comme Jean Claude de l’Estrac, Finlay Salesse…

Il nous faut donc assurer une relève avec la formation des jeunes, professionnaliser et pérenniser la presse. Pour cela, il faut que la presse puisse retenir ses bons éléments par des rémunérations adéquates, ce qui n’est pas le cas. Il y a tout un travail à faire pour préparer la presse de demain et préparer la presse de
l’après Internet. C’est ça le grand challenge !

Diriez-vous que les codes de déontologie et de conduite du journalisme sont respectés dans les médias locaux?

Elles ne sont pas toujours respectées, ce qui est dommage. Mais, plus souvent oui que non. La presse écrite a un peu plus de temps pour faire son travail alors qu’à la radio, on est dans l’instantané. Et, cela peut être dangereux.  Il faut filtrer en l’espace d’une seconde, saisir les enjeux, voir les outrances, intervenir… c’est difficile. Étant donné que l’audience est beaucoup plus grande, il faut que la radio soit encore plus vigilante, encore mieux formée.

Pensez-vous que le Media Trust devrait mettre en place un code de déontologie ou est-ce le propre de chaque média ?

Les différents journaux ont leurs propres codes, teant compte de leurs propres valeurs et ont leurs propres idéologies. Au Media Trust, nous travaillons sur un code minimal qui couvrirait toute la profession. Le Media Trust a nommé un comité pou revoir ce code de déontologie. C’est un code général, mais cela n’empêche pas que chaque entreprise ait son propre code reflétant ses propres valeurs et orientations.

La presse dans dix ans, selon Lindsay Rivière

Je vois des grands groupes multimédias émerger. C’est déjà un peu la tendance avec le groupe la Sentinelle et Le Défi. Pour Le Mauricien, pas encore, mais ça viendra. Nous allons vers les grands groupes multimédias, probablement des alliances stratégiques aussi avec d ‘autres groupes internationaux. Je vois que la presse écrite perdra probablement un peu de son influence, mais elle demeurera un élément essentiel de la presse. Il ne faut pas croire qu’Internet va tuer la presse écrite ! Ce n’est pas vrai ! La presse écrite est dans la durée et la presse audiovisuelle est dans l’instantané. Il n’y a pas d’incompatibilité, mais une complémentarité. Je m’inquiète, par conte, pour l’évolution de la publicité, qui se diversifie et va moins vers la presse papier que vers d’autre formes de communication. Donc, il faut savoir comment équilibrer tout cela financièrement. Pour le futur, je vois une presse de plus en plus dynamique, solide, vigilante et devenant un élément encore plus important de la vie civile à l’île Maurice. La presse a un bon avenir devant elle !

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