“Comment ne pas douter d’une civilisation qui a fait de la cravate le noeud coulant symbolique
de la strangulation quotidienne”

Pierre Rabhi, « vers la sobriété heureuse »

Pour la première fois, Paul Mayot-Trécher était inquiet. Deux ans déjà qu’il avait pris ce job dans le réputé quartier de la Défense à Paris.

L’appel à candidatures avait sélectionné le meilleur agent des « Outremers » comme l’appelle le Ministère du même nom par soucis de nominer par la même entité l’ensemble de ses territoires à travers le monde et au-delà des mers.

Cette mer justement qui commençait à hanter les rêves et les pensées de Paulo comme l’appelaient ses camarades de l’Etang Saint Paul où il avait grandi. Là-bas règne encore aujourd’hui cette atmosphère aujourd’hui disparue du « tan lontan », de l’époque où les premiers Français et les premiers Malgaches avaient donné naissance au peuple réunionnais, là dans ces grottes à l’autre bout de la plage de sable noir comme la lave et bouillant comme le soleil qui venait s’y noyer.

L’étang, l’océan Indien, les roches et le sable brûlant avaient bercé son enfance pauvre mais heureuse : plonger dans les canalisations d’eau fraîche du Moulin à eau, pêcher en canot en se perdant dans la forêt de songes et calumets qui poussent par milliers jusqu’à l’embouchure qui se déverse dans l’immense baie de Saint Paul.

Là le canot n’allait jamais s’y aventurer tant les courants pouvaient être dangereux à cet endroit où le noir océan pouvait cacher ses terribles habitants, noirs sur le dos et blancs sur le ventre, signes caractéristiques des farouches requins bouledogues qui pouvaient remonter les cours d’eaux douces après les cyclones à la recherche de cadavres d’animaux noyés.

C’est peut-être pour cela que ce site historique était autant mêlé de symboles religieux et païens, tous appelant à la dévotion et au respect : « ti coins bon Dié » où, marmaille, il ne passait jamais sans un signe de croix (au moins). Parfois, en allant à la boutique avec Grand mère Kalie, ils pouvaient s’y arrêter de longues minutes pour une prière improvisée à la Sainte Vierge trônant au fond de cette maison de poupée au parterre tapissé de bougies fondues, pièces de monnaie et verres de rhums.
Plus loin, les temples malbars et leurs statues aux masques terrifiants avaient impressionné Paulo jusqu’à l’adolescence.

Les services malbars ou païens finissaient de compléter ce tableau naturel peint d’une main divine dans un style à la fois naïf et surréaliste où les couleurs explosaient : noix de coco coupées en deux au milieu de la chaussée, poulet noir décapité à la croisée d’un chemin, graffitis magiques et mystiques gravés sur les roches et nourrissant autant de légendes allant de la mythique grand-mère Kal* au bien réel Olivier le Vasseur « dit La Buse, Pirate des mers du sud » pendu à Saint Paul en 1730.

Comme c’était bien gravé sur sa tombe qui jouxte celle du plus célèbre des poètes parnassiens : Leconte de Lisle, tous deux enterrés dans le beau cimetière de Saint Paul qui surplombe l’immense océan.

Autant de sensations fortes, mêlant peurs ancestrales et joies quotidiennes, qui remontaient aujourd’hui en chauds souvenirs qui se bloquaient d’abord au niveau de la gorge , d’où ils se nouaient avant de sortir par les yeux en d’abondantes gouttes lacrymales.

Pourtant Paulo avait bien choisi de quitter La Réunion et il avait fêté ça au départ en famille et à l’arrivée avec ses collègues de bureau.

Quel contraste entre ces deux pots de départ et d’arrivée : là-bas la fête avait duré tout le week end, du vendredi au dimanche soirs, au rythme des roulèrs, kaïambs et triangles*. Le maloya, quand il est associé à de bonnes doses de bière dodo, rhum arrangé et zamal, avait ce don de provoquer une sorte d’extase où l’on se sent en harmonie avec sa terre, ses amis, sa famille et ses ancêtres.
A Paris, au premier jour de bureau, ses collègues lui avaient fait une surprise qui consistait en une bouteille de Prosecco partagée à cinq, deux paquets de chips et les cadeaux de bienvenue qui vont avec : un joli stylo et un agenda gravés des logos de la compagnie d’assurance qui les réunissait pour un plan de carrière tout tracé.
Paulo était devenu Paul et c’était la première fois de sa vie qu’on l’appelait par son vrai prénom. Aujourd’hui responsable de trois courtiers et d’une secrétaire administrative, il devrait en toute logique devenir directeur de secteur grâce à sa spécialisation dans les placements financiers. Une ascension sociale qu’il devait à sa Tatie Clara, enseignant la gestion et la comptabilité au lycée dionysien Leconte de Lisle, et qui l’avait conditionné dès le plus jeune âge aux débouchés assurés de ce secteur d’activité. Elle avait tout fait pour que Paulo, le plus doué des trois enfants de sa soeur, réussisse dans les études à grand renfort de révisions hebdomadaires et de vacances sacrifiées sur l’autel des mathématiques et des secrets de la finance.
Alors que ses deux frères entraient dans la vie active : conducteur d’engin de concassage à la rivière des Galets pour Jimmy et pêcheur à Saint Gilles pour Mario, Paulo passait son bac S avec succès et entamait un BTS de gestion et comptabilité à l’Université du Chaudron.
La suite fut assez classique pour ce type de profil : embauché comme courtier chez « La Créole Prudente » à Saint André pendant deux ans, il avait ensuite décroché un poste de directeur d’agence chez « Groupamis » à Saint Denis. C’est d’ailleurs cet employeur qui l’avait arraché de sa terre natale pour cette promotion parisienne.

 

Mais en ce matin de décembre Paulo doutait. Il était dimanche matin et il n’avait rien prévu. Ces deux années parisiennes ne lui avaient pas donné de relations amicales assez fortes pour s’inviter ou inviter à l’improviste. Les apéros et repas entre collègues étaient aussi froids et intéressés qu’au premier jour. Les uns cherchant à charmer le petit directeur qu’il était, les autres voulant marquer leur empreinte hiérarchique sur le même petit directeur. Les sujets de discussion étant le plus souvent tournés vers les problèmes de bureau et leurs solutions alternant entre gestion des ressources humaines, plans médias et analyse de la concurrence.
Seules les rencontres avec l’association « 974 », numéro du département réunionnais, égayaient ses week ends une fois par mois.
Mais la dernière rencontre ne datait que de samedi dernier. Une centaine de Réunionnais s’était réunie dans une salle du quartier de l’Opéra pour y partager cari poulet et rougail saucisse agrémentés de pois du cap et de brèdes cresson que l’on trouvait facilement sur les marchés de la capitale. Le « piment la pâte » avait allumé les gosiers, la bière et le vin avaient coulé à flot avant de danser le séga dans une ambiance bon enfant. Tous étaient en famille et il faisait partie des rares célibataires présents. Son caractère plutôt timide l’avait empêché d’inviter à danser la seule fille qui semblait libre mais accompagnée de sa famille au complet.

Malgré le froid, il prit le métro pour les quais de la Seine. C’était le bon côté de Paris : son réseau de transports souterrains permettait de se rendre rapidement d’un bout à l’autre de la ville et son studio de La Défense, proche du lieu de travail, n’était éloigné du coeur touristique de Paris que de dix minutes. Sortir à Champs Elysées Clémenceau puis se rendre à pied pour flâner du côté du pont de l’Alma et la Tour Effel, c’était le plan de Paulo en ce dimanche matin froid comme l’hiver et gris comme Paris.

A 10 heure du mat’ la tronche glacée des Parisiens n’avait rien pour lui remettre de la gaieté au coeur mais les wagons du métro avaient ce don de lui rappeler la mosaïque humaine de son île natale. Sauf qu’à Paris les couleurs et les modes étaient beaucoup plus variées qu’à La Réunion. Il y avait bien beaucoup de métis dans le métro parisien, héritage d’un siècle de migrations soutenues, mais les populations nouvellement arrivées étaient encore « brutes de décoffrage » et se distinguaient facilement. Sur un banc, une famille d’Africains aux boubous multicolores sur lesquels ils avaient enfilé des manteaux inconfortables alors que leurs pieds étaient encore chaussés de sandales de cuir malgré le froid. Debout, les mains accrochées aux barres de soutien, un couple blond et blanc comme la neige d’où ils débarquaient sûrement. Ils portaient non pas des sacs à dos mais des sacs à ventre de peur de se les faire ouvrir par les multiples mains baladeuses qui peuplent le métro et les rues de Paris. Sûrement des touristes !

A côté deux jeunes filles roumaines qui se devinent à leur teint typique de cette région d’Europe centrale. Leurs robes à fleurs ringardes et leurs gilets bizarres prouvent qu’elles sont là depuis peu et n’ont pas encore adopté les codes vestimentaires de la capitale mondiale de la mode. Certainement des filles qui font l’aller-retour fréquemment et qui viennent à Paris chercher quelque rapine, pensait Paulo sans un sentiment de culpabilité. Comment lui, enfant de La Réunion où les apriori ethniques et culturels sont presque tabous, pouvait penser ainsi ? Mais il fallait bien s’en fier aux faits divers et l’attitude des sacs à ventre n’était certainement pas étrangère à la présence rapprochée des deux jeunes filles aux regards curieux !

Un peu partout, debout ou assis, des gens de type arabe. Les plus jeunes, branchés à fond portant des jeans déchirés et paires de baskets américains, blouson ou manteau à capuche, smartphones connectés aux écouteurs collés sur les oreilles.

Les plus vieux portent encore les tenues traditionnelles : les femmes presque intégralement voilées avec des étoiles tatouées sur le front et des écritures peintes au henné sur les mains. Les hommes portant ce qui, aux yeux de Paul, semble être le summum du mauvais goût vestimentaire : une veste de costard un peu élimée sur la djellaba traditionnelle. A leurs pieds : des babouches qui permettent de se déchausser facilement à l’entrée des mosquées où ils se rendent à coup sûr.

Hormis le couple de blonds qui échangent à voix basse dans une langue inconnue, tous font la gueule. Curieux paradoxe de cette ville des lumières qui attire des lucioles du monde entier et qui, une fois en place, prennent conscience de leur paradis perdu.
Tout le monde mange à sa faim ici, mais qu’en est-il de leur vie intime, leurs loisirs, leurs habitudes ?

D’où viennent ces Africains aux boubous multicolores ? Sûrement d’Afrique de l’ouest d’après l’expérience que commençait à avoir Paulo de la population parisienne : Mali ou Sénégal ? Naguère pasteurs nomades, agriculteurs ou citadins ?

Les deux vieux Arabes aux costard-djellabas ? Sûrement Algériens comme la majorité des Maghrébins de France. Et sûrement deux frères, l’un ayant rejoint l’autre qui a fait son trou en premier ici. Les deux en tous cas sont là pour économiser, construire et équiper la maison au bled.
Un bled que les jeunes assis de manière insolente juste à côté ne veulent plus connaître. Ils y sont bien allés quelques fois pendant leur jeunesse après avoir traversé la France « direction Marseille, la voiture surchargée, un peu penchée » comme dit le rappeur. Mais aujourd’hui leur vie est ici : oublié le bled, le désert, les chèvres, le couscous et la djellaba. Ici c’est le « styyle, la dégaine, la pause et la Play » come dit un autre rappeur. Le Kebab minute et la cagoule ont remplacé couscous et tuniques longues.

Et « à moin Paulo, kosa mi fé tèr là »* ? pensait-il tout bas alors que les portes du wagon s’ouvraient, accompagnées de la sonnerie caractéristique.
Marcher vers l’ouest, traverser La Seine au niveau du pont de l’Alma, puis rejoindre le champ de mars et la tour Eiffel. Là c’était toujours animé et Paulo pensait atténuer son spleen à la vue de tous ces Chinois, enchantés de poser pour la deux cent cinquante mille milliardième fois devant la Tour Eiffel.
Mais au pont de l’Alma, Paul resta un long moment à observer le courant de la Seine et le ballet des bateaux faisant les allers et venues le plus souvent chargés de touristes malgré le froid et la grisaille.

L’un d’eux l’intriguait particulièrement : toute la toiture qui abritait une cinquantaine de personnes était tapissée de panneaux solaires et de mini éoliennes. Ils alimentaient à coup sûr une turbine électrique car le bateau était absolument silencieux.

Un silence qui fit tilt dans le cerveau embrumé de Ti Paul.

Retour rapide à l’appartement sans passer par la case Tour Eiffel.

De là, il passât la journée à élaborer projets et business plans. Il faut dire que c’était son métier. Sauf que là, pas d’assurances vie ou autres placements à vendre, mais une passion soudaine pour un projet qu’il regrettait de ne pas avoir élaboré plus tôt.

Le reste de la semaine Paul, redevenu Paulo, prit deux jours de repos puis trois jours de maladie. L’objectif : se renseigner sur toutes les formalités et autorisations nécessaires à son projet auprès du Conservatoire du Littoral, la mairie de Saint Paul et la Préfecture de La Réunion.
Dernière étape : obtenir un prêt conséquent, et ça aussi il savait faire.
Le dimanche suivant il appelait ses frères à La Réunion : « marmailles, mi rentre la caz, mi pense zot i peu travail ek moin »*, et il leur déballât le projet : un bateau solaire, comparable à celui aperçu sur La Seine et dont il avait désormais tous les détails puisqu’il avait déjà pu visiter le chantier la même semaine du côté d’Ivry sur Seine.
Ti Paul avait tous les soutiens des autorités à La Réunion pour amener touristes et Réunionnais vers un voyage haut en couleurs et en anecdotes autour de l’étang Saint Paul, précisément depuis son embouchure jusqu’au Moulin à eau.

 

* Grand-mère Kal : pour faire court, c’est l’équivalent réunionnais de la méchante sorcière européenne.

* Roulèrs, kaïambs et triangles : instruments de musique traditionnels

* à moin Paulo, kosa mi fé tèr là ? :  et moi Paul, qu’est ce que je fous là ?

* marmailles, mi rentre la caz, mi pense zot i peu travail ek moin : les enfants je rentre à la maison, je pense que vous pourrez travailler avec moi

 

 

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