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Île Maurice
mercredi, août 4, 2021

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Pour la première fois Sofio doutait. Pas de ces doutes de coeur ou d’esprit dont souffrent les humains, mais un doute nommé précisément ERROR #606 par l’algorithme.

Le message était apparu sur tous les écrans virtuels qui s’animaient spontanément dans l’appartement dominant la baie du Caudan. Non pas des écrans plats ou cathodiques comme autrefois, mais des écrans activés par l’interaction entre la borne et le doigt tactile de Sofio.

C’était la dernière tendance du moment, les ingénieurs de l’incubateur de Moka avaient élaboré une technologie qui permettait désormais de faire apparaitre un écran à partir de bornes interactives posées un peu partout. Il suffisait au robot d’effleurer ces bornes pour qu’apparaisse, grâce à l’animation des fines particules d’azote contenues dans l’air, une image comparable à ce qu’autrefois les hommes projetaient sur les murs avec les rétroprojecteurs dont son maître avait conservé une belle relique. Elle était exposée dans la vitrine d’objets anciens aux côtés d’une collection d’ordinateurs portables, smartphones et autres bibelots chargés d’Histoire et d’histoires.

En un instant, le robot humanoïde fit défiler sa journée derrière ses deux capteurs-émetteurs-vidéo comparables aux yeux des hommes.

Elle avait commencé comme d’habitude par la tenue de tâches ménagères classiques : connexions des divers appareils pour extraire l’air vicié de la maison et faire entrer dans les unités de stockage l’eau qui était contenue dans l’air à l’extérieur. Les pluies étant devenues rares, on avait inventé depuis longtemps un système permettant de récupérer l’eau contenue dans l’air. La suite de sa journée avait consisté à alimenter les bacs numériques en produits à recycler des repas de la veille, ranger le linge propre après leur passage dans un séchoir auto nettoyant sans-eau. Cette ressource était devenue rare depuis deux décennies environ et les ingénieurs mauriciens avaient élaboré de nombreuses technologies visant à réduire sa consommation et le linge connecté, à base de particules d’hydrogène sensible aux variations de température, en était l’une des plus notables.

Elle avait permis à la petite île de relancer son industrie textile moribonde et sa production textile hi-tech l’avait positionnée dans la cour des grands. Ces textiles connectés made in Mauritius étaient thermo programmables et avaient inondé la planète car ils permettaient de se chauffer ou de se refroidir à souhait.
Singapour, autrefois pris pour modèle, venait d’être dépassée dans le classement du Big Blockchain par Maurice qui caracolait dans le top 10 des grandes puissances grâce à son enrichissement fulgurant mais surtout grâce aux technologies hi-tech qui avaient inondé le monde et dont Sofio était une belle illustration.

Tout avait commencé précisément un demi-siècle auparavant avec un grand forum sur les robots humanoïdes où était présentée Sofiane, prototype des robots d’aujourd’hui.

Le forum avait réuni tout le gotha mondial des nouvelles technologies qui avait côtoyé pendant deux jours celui de la finance internationale. Ensuite tout était allé très vite et s’était mis en place, sur les hauteurs tempérées du pays, une industrie performante que la conjonction entre l’arrivée d’ingénieurs par milliers et d’investissements massifs, avait pu booster la petite île en quelques années.
Le « silver wall » ou « mur d’argent », tel qu’il est nommé dans les cours d’histoire de toutes les écoles et universités numériques du monde, dominait le monde à l’époque.

Banquiers, opérateurs boursiers et gestionnaires de fortune avaient su mettre en place un système qui dépassait les compétences du gouvernement de l’époque. Celui-ci avait eu la sagesse de donner les autorisations nécessaires à la mise en place de ces industries du futur mais avait été rapidement dépassé par les événements au point d’avoir perdu, une décennie plus tard, son indépendance et son pouvoir régulateur.

Il était trop tard pour réagir quand le pouvoir de l’époque s’était aperçu qu’il ne pouvait plus intervenir sur la démocratie du Big blockchain car il dépassait le cadre limité de sa propre population.

Le système avait savamment mis en relief toutes les dernières malversations, manoeuvres et copinages politiques qui étaient légion à l’époque. Ces news, fake ou pas, couplées à celles plus positives des grandes performances liées à l’auto gouvernance, avaient bouleversé les ordres politiques traditionnels dont les représentants étaient relayés désormais au rang de simples marionnettes diplomatiques.

Un peu comme l’était naguère la monarchie britannique.

Il fut rapidement impossible à l’ancien ordre politique de réagir sans être attaqué par les milliards d’internautes qui animaient le Big Blockchain et il avait dû capituler sous la pression médiatico-populaire, non sans avoir au préalable usé de fake news maladroits qui n’avaient fait qu’aggraver sa situation.

Désormais tout se négociait, évoluait et s’accordait via ce complexe réseau appelé Big blockchain dans lequel chaque être humain comptait, chacun constituant une voix numérique qui pouvait être boosté par la puissance des réseaux. La population mondiale, estimée à plus de 20 milliards d’habitants, était en croissance exponentielle et les conflits de territoire avait mis le monde au bord du chaos en 2030. Heureusement, c’était à ce moment-là également que Big Blockchain avait élaboré un sous-système de spécialisations des secteurs qui s’auto alimentait via le big data et créait automatiquement, inventait et proposait. Les hommes avaient alors validé la création de nouvelles villes flottantes proposées par le sous-système spécialisé dans l’architecture marine.

En partie construites par les matériaux récupérés de l’ancien monde, ces villes flottantes ne laissaient apparaître, un peu comme les rares icebergs encore observables sur les deux pôles, qu’environ 10% de leur volume : espaces de loisirs en plein air, zones d’amarrages pour embarcations solaires et bien sûrs zones d’atterrissages pour drones individuels ou collectifs. Il y avait longtemps que les transports routiers étaient devenus obsolètes et les parcs automobiles avaient été démantelés, écrasés et récupérés pour servir de matériaux de construction aux nouvelles smart cities de l’océan. Les hommes n’avaient conservé qu’un exemple de chaque modèle automobile dans les musées ou chez quelques collectionneurs privés.

La partie immergée de ces villes flottantes abritait les logements et les lieux de travail d’une population majoritairement jeune qui trouvait là, ancrée dans les hauts-fonds des eaux internationales, un environnement propice à tous ces nouveaux métiers essentiellement tournés vers l’exploitation des ressources marines. D’immenses gisements de protéines, de nouveaux carburants, médicaments ou encore euphorisants, avaient été découverts avec les explorations sous-marines qui s’étaient accentuées ces dernières décennies. Les vieux gouvernements de l’ancien monde, avant de capituler au profit du Big Blockchain, avaient enfin compris qu’ils faisaient fausse route après 70 années d’explorations spatiales.
Une fois les immenses budgets des grandes puissances de l’époque détournés vers la recherche océanique et « l’économie bleue », terme à la mode au début du millénaire, les océans avaient révélé leurs trésors quasi infinis.

Il était juste temps : au début des années 30, les effets conjugués des déforestations massives, des gaz nocifs émis par les industries traditionnelles et les milliards de véhicules sur les routes les océans et les couloirs aériens, avaient produit une série de cataclysmes en cascade. Chacun alimentant la prochaine catstrophe dans un système eschatologique que personne ne pouvait contrôler.
Heureusement les climatologues et autres prévisionnistes avaient alerté les populations : quand par exemple le Sri Lanka s’était enflammé sous l’effet conjugué de l’absence de précipitations et d’un air chargé en gaz inflammables, les populations avaient pu migrer rapidement vers les immenses mégapoles dépourvus d’espaces boisés et donc ininflammables. En même temps, l’immense brasier qui avait brulé toute l’île durant des mois annonçait une autre catastrophe : toute la moitié sud de l’Inde risquait des pluies diluviennes dues à la concentration des vapeurs d’eau issues des incendies sri lankais.
Même scenario pour l’ouest américain, le bassin amazonien ou l’Europe du Sud desséchés qui avaient entièrement brulé à leur tour avant que des inondations ne noient la moitié des continents américains et européen. Seule l’Afrique avait été relativement épargnée de ces grands incendies. Et pour cause : en 2030, il n’y avait pratiquement plus rien à brûler. Seuls quelques lambeaux de forêts originelles de quelques centaines de kilomètres carrés abritaient encore quelques spécimens d’une faune devenue aujourd’hui aussi rare et préservée que l’étaient les bagnoles, rétro projecteurs et smartphones conservés bien à l’abri par les collectionneurs.

En tous cas, en 2068 les anciens continents étaient quasiment dépourvus de couvertures boisées et les forêts, champs et autres espaces verts avaient laissé place à d’immenses étendues désertiques, à des zones d’activités industrielles et à des mégalopoles où vivaient des milliards d’êtres humains avec presqu’autant de robots humanoïdes comme Sofio.

Depuis les grands cataclysmes et la colonisation progressive des océans avec les villes flottantes, ils avaient progressivement fait leur apparition dans tous les milieux. Comme le smartphone autrefois, le robot humanoïde était produit au début des années 40 à si grande échelle que tout le monde pouvait s’en payer. Riches ou pauvres ? cette notion n’existait quasiment plus depuis que le Big Blockchain alimentait ce grand système dans lequel les robots remplissaient toutes les fonctions autrefois assumées par les hommes.

D’ailleurs, la monnaie, ce vieux principe qui avait tant détruit d’individus, de familles et de civilisations les siècles précédents, n’avait plus cours. Chacun profitant du Big Blockchain pour se procurer des produits de première nécessité mais jamais pour du superflu qui avait été identifié, toujours à la suite des grands cataclysmes, comme la source des inégalités, des jalousies et des délinquances.
Les hommes consacrant leur existence qui pouvait durer un siècle et demi désormais à la recherche fondamentale. A tous les niveaux, partout, sur les océans, et dans les grandes villes à terre, chacun apportait chaque jour son expérience pour alimenter le big data. Le faisant ainsi évoluer tout en déléguant l’exécutif aux robots humanoïdes pour le bien de tous.
Presque chaque individu avait son robot mâle ou femelle. Car, au delà des tâches quotidiennes auxquelles ils étaient destinés, ils assuraient un rôle important de régulateur social et psychologique. Leurs organes de latex et de caoutchouc étaient désormais si aboutis et si bien lubrifiés qu’ils pouvaient aisément remplacer un conjoint absent ou défaillant.
Hommes et femmes pouvait enfin assouvir pulsions et fantasmes à souhait et en toute impunité. Les robots n’étant pas considérés comme des humains, la jalousie avait disparu et avec elle, les querelles, bagarres et crimes.
Les robots pouvaient être programmés avant et pendant l’acte sexuel pour autant d’options plus ou moins coquines, faisant le bonheur des hommes et surtout des femmes qui, sur beaucoup de continents, n’avaient jamais connu de libération sexuelle dans l’ancien monde.

ERROR #606 !

L’algorithme était aussi borné que l’étaient autrefois les virus informatiques. Apparaissant encore et toujours malgré les redémarrages des ordinateurs aujourd’hui remplacés par les robots.
Un message qui mit fin aux réflexions de Sofio sur l’histoire récente de la planète, des hommes et des robots. Sa génération, équipée du new processor « think tank », pouvait ainsi mettre à profit l’immense base du big data accessible en temps réel grâce aux différentes connections, pour remémorer, analyser, disséquer des situations. En bref réfléchir !

Ces nouveaux processors permettaient non seulement de réfléchir mais aussi d’agir en fonction des situations : par exemple anticiper et donner des solutions au maître qui à son tour pourrait partager les réflexions du robot avec le Big Blockchain.
Réagir également face à des situations d’urgence : il fallait éviter que ne se reproduise la série de cataclysmes qui avait mis le monde au bord du chaos, avant de déboucher sur le monde idéal d’aujourd’hui. Même si sur les terres il n’y avait plus rien à brûler, il ne faudrait pas qu’une série de cataclysmes ne se produise à l’échelle des villes ou des océans, ces nouveaux oasis où il faut bon vivre.

Dans cette perspective le Big Blockchain avait élaboré des attitudes à adopter face aux situations d’urgence : une émanation de gaz toxiques pouvait par exemple signifier un incendie dans l’immeuble. Sofio étant dépourvu de système respiratoire, il était ainsi à l’abri de toute intoxication. Ce qui n’était pas le cas de Sylvio, son maître qui devrait dans ce cas d’urgence, être transporté à l’extérieur avant d’être acheminé à l’écart de l’incendie par un des nombreux drones mis à disposition par le Big Blockchain.

Même consigne en cas d’inondation ou de tsunami devenus fréquents et qui exposaient plus les villes sur terre que les smarts cities flottantes. En revanche en cas d’alerte à l’orage électrique, qui pouvait en un éclair électrocuter des milliers de personnes et surtout couper toutes les connections au big data, il fallait à Sofio profiter des 20 minutes d’alerte avant l’orage annoncé, pour mettre Sylvio à l’abri dans ces immenses caves qui naguère abritaient des parkings pour bagnoles.

Le #606 indiquait un bug au niveau de l’environnement, ou ce qu’il en restait.

Le programme était clair : en cas d’atteinte à une des rares espèces animales ou végétales préservée, la sanction serait infaillible et il faudrait éliminer l’espèce responsable.
Il y avait toute une échelle de valeurs dans laquelle les espèces invasives comme les chiens et les chats étaient tout en bas, car encore assez répandus. Tout en haut de l’échelle des espèces se trouvaient les hérons, aigrettes et pailles en queue, derniers représentants des volatiles. Tous les autres ayant disparu de la surface de la terre en même temps que les espaces boisés.

Quelques rares reptiles et mammifères exotiques avaient pu être sauvés, car protégés par leurs maîtres qui les avaient soignés et laissé reproduire jusqu’à aujourd’hui.
Ainsi on pouvait par exemple, trouver à Maurice encore ces tortues de Floride à tête colorée alors qu’elles avaient totalement disparu de leur environnement d’origine américain.

A l’inverse, quelques passionnés américains et européens avaient pu sauver des cataclysmes leurs volières habitées de merles de Maurice à huppe, de cardinaux rouges comme les arbres flamboyants qu’ils habitaient autrefois ou de tisserins jaunes comme les noix de coco également disparues de toutes les plages du monde avec les cocotiers qui les portaient.

Malheureusement, tous les grands animaux comme les éléphants, lions, girafes, buffles ou chevaux avaient disparu de la surface de la terre. Sauf dans quelques rares zoos gérés par le Big Blockchain où ils avaient pu être domestiqués, mais leur patrimoine génétique limité les rendaient de plus en plus fragiles.

Un animal endémique était encore là à Maurice, bien vivant à l’abri d’une immense volière qui jouxte l’usine de transformation textile de Moka. La roussette ou chauve-souris géante comme l’appelaient les anciens, était encore représentée avec quelques individus qui avaient pu être sauvés et qui avaient reçu tous les soins des hommes et des robots. Mais la dernière famille d’une dizaine d’individus était mal en point depuis plusieurs années à cause d’une dégradation génétique qui l’avait affaiblie au point d’être sensible à tout type de microbe qui trainait par là. Et ils étaient nombreux, ces microbes, virus et coronavirus, depuis que la planète avait perdu son manteau vert.
Autrefois ces animaux extraordinaires, avec leur peau de reptile et tétons de mammifères, vivaient dans les arbres fruitiers desquels ils se nourrissaient. Letchis et manguiers leur fournissaient le gîte et le couvert, mais c’était sans compter sur la cupidité et la bêtise des hommes d’alors qui n’avaient pas hésité à organiser leurs abattages massifs afin de préserver leurs productions fruitières.

Certains hommes, déjà soucieux de l’environnement, avaient opté pour l’investissement dans des grands filets qui protégeaient ainsi leurs fruits des volatiles. Mais la plupart avaient trouvé plus simple de les abattre à grands coups de bâtons ou de carabines. Aussi quand les cataclysmes s’étaient abattus sur l’Ile, l’espèce était déjà en danger critique d’extinction. Seule une poignée de passionnés de la Rivière des Anguilles avaient pu en sauver quelques-uns d’une extinction certaine.
Le site de Crocodile Parc était considéré, pendant quelques années suivant les cataclysmes, comme l’arche de Noë des espèces endémiques ou importées. Mais les ressources naturelles faisant défaut, les animaux s’étaient éteints peu à peu. Sauf pour quelques-uns qui avaient été récupérés par d’autres passionnés pour les sauver à leur tour.
C’était le cas de cette famille de chauve-souris qui, un temps s’était reproduite grâce aux fruits recomposés à partir de protéines marines, les letchis et manguiers n’existant plus qu’à l’état de bonsaïs sur les balcons de quelques appartements de la ville.

L’usine knits Data gérée comme les autres par le Big Blockchain avait, dans un souci de « responsabilité sociétale », c’est ainsi que l’on disait à l’époque, investi massivement dans une grande volière sensée reproduire leur habitat naturel avec arbres et feuillages de plastique. Mais le patrimoine génétique de ces quelques individus était trop faible et le dernier individu venait de s’éteindre : #606 !

Le code suprême, celui qui doit faire réagir de manière extrême face à une situation d’urgence. Il n’était pas question de la survie de maître Sylvio ou de n’importe quel autre individu, mais de répondre rapidement suivant le protocole lié au #606.

Pourtant il était trop tard puisque l’espèce animale protégée, objet de toutes les attentions, venait de s’éteindre à jamais !

Le processor Think tank avait-il prévu un tel programme ? Quelle solution rétroactive ? Ca commençait à fumer dans la tête du robot qui s’emballait alors. La nouvelle fonction qui permettait à Sofio de réfléchir était claire : le responsable de cette disparition du dernier représentant de cette espèce protégée n’est autre que l’homme.

Bug informatique, auto décision ou logique du Big Blockchain ?

Sofio se transforma alors en une machine à tuer tout en se dirigeant vers la chambre de Sylvio.
Une réaction en chaîne qui atteint simultanément tous les robots huamonïdes de la planète reliés au big data.

 

 

 

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