A l’arrière-plan de la plage de La Preneuse de Rivière Noire, une masse sombre de forme cylindrique témoigne d’une période charnière de l’île, alors passée sous giron anglais. Craignant l’insurrection des planteurs, farouchement opposés à l’abolition de l’esclavage et soutenus par l’île voisine française Bourbon, les Britanniques avaient bâti cinq tours équipées de canons pointés vers la mer. Celle de La Preneuse, unique vestige de cette série, invite le visiteur à plonger dans ce qu’était le quotidien d’une garnison. 

Entre dortoir et cuisine, le premier étage où vivaient les soldats

On ne peut qu’être épaté par le génie militaire déployé pour édifier ce bâtiment destiné à parer l’éventualité d’une insurrection locale… Sa raison d’être étant la défense, elle n’aura pourtant pas eu l’occasion de faire valoir sa fonction première. Car, finalement, aucune des cinq tours n’a été engagée dans un conflit armé, la seule guerre à laquelle Maurice prit part fut la Seconde Guerre Mondiale. Pour se prémunir du péril français, le bâtiment basaltique, massif, en forme de « pot de fleur retourné » qui abritait alors 20 soldats et un officier, était conçu pour soutenir un siège de trois mois grâce à sa grande capacité de stockage de vivres, d’eau et de poudre dans son soubassement. « Soit 22 500 litres issus des eaux de pluie récupérées par des rigoles dessinées sur le toit de la tour et qui s’écoulaient jusqu’en bas par des drains, étaient stockés pour les besoins domestiques des soldats ; toujours en place, cette réserve sert aujourd’hui à l’arrosage », introduit Michèle-Anne mon guide du jour. Hormis la réserve d’eau, l’autre partie du soubassement était divisée en trois partie, l’une réservée aux tonneaux de poudre, placée, pour un maximum de sécurité entre deux périmètres dédiés à la nourriture.

La porte du rez-de-chaussée inexistante en 1832 a été construite lors de la transformation de la tour en musée

Des murs épais de 3m côté mer et de 1,80m côté terre

« Le rez-de-chaussée du musée où nous nous trouvons, était à l’époque exempte de porte ; les soldats accédaient directement au premier étage par une échelle rétractable et descendaient au rez-de-chaussée au moyen d’une trappe et d’une échelle en corde », poursuit Michèle-Anne. Car c’est au premier étage que s’organisait la vie des hommes en faction. Ils y prenaient leur repas et y dormaient. On y retrouve d’ailleurs une reconstitution de la chambre de l’officier, incarné par un mannequin, située en retrait du reste de l’espace dortoir et cuisine. Marie-Michèle me fait remarquer la profondeur exceptionnelle de la meurtrière de la chambre de l’officier, de l’ordre, comme pour toute la partie du mur de la tour côté mer de 11 pieds (3m), contre 6 pieds (1,80m) côté terre. L’on aperçoit d’ici un exceptionnel plafond (d’origine) fait de 60 000 briques importées d’Angleterre… Vivant témoignage du nombre d’années écoulées, la chaux qui sert de joint entre elles a fini par former des stalactites. On y trouve aussi un râtelier – reconstitué d’après un fragment retrouvé sur le site des fouilles aux alentours de la tour – servant à ranger les mousquets et, le foyer autour duquel sont disposés certains ustensiles de cuisine.

Des canons pouvant pivoter sur 360°

Nous nous acheminons ensuite vers le toit par un étroit escalier qui tourne dans un sens pour une raison bien précise. « Effectivement poursuit Michèle-Anne, il a été construit incurvé à gauche. En considérant que le plupart des soldats sont droitiers, un mousquet porté à gauche pour tirer de la main droite pouvait être extrêmement handicapant pour un assaillant venu d’en haut, mais avantageux pour les soldats d’en bas ». Sur le toit a été replacé le canon d’origine repeint, sur un chariot, qui, lui, a été reconstitué.

Mais la tour en comptait alors deux, le plus gros pour le tir long – celui que l’on voit – , tourné vers la mer et un plus petit – pour le tir court – orienté vers la terre, les pièces d’artillerie ayant été montées sur le même pivot, (une prouesse technique unique au monde que l’on doit au Capitaine Cunningham). « L’idée des ingénieurs, en plaçant les tours l’Harmonie à la Pointe Koenig et à La Preneuse, visait à faire des tirs croisés vers la baie de Rivière Noire en cas d’attaque depuis la mer », précise Michèle-Anne.   

Destinée à être imprenable, l’histoire n’ayant pas eu l’occasion de la mettre à l’épreuve, la tour debout depuis 200 ans a fait néanmoins preuve d’une remarquable capacité à résister à l’épreuve du temps, toutes ses caractéristiques architecturales défensives étant toujours opérationnelles.

Ce à quoi ressemblait la chambre de l’officier

Pourquoi le nom Martello ?

La réputation des tours Martello repose sur la formidable résistance d’une tour située à Cap Martella, dans le nord de la Corse en 1794. Pendant la révolution française, venus à la rescousse des Corses désireux de se libérer de la domination continentale, les Anglais qui essayèrent d’attaquer cette tour furent repoussés par la résistance des 38 hommes et des deux canons de cette forteresse. Après deux jours de bombardement par les Britanniques, la tour dut néanmoins se rendre et les Anglais, séduits par l’efficacité de ce système de défense, en copièrent le modèle. Ils en construisirent 210 de ce type dans le monde parmi lesquelles, les 5 tours Martello mauriciennes, érigées à des points stratégiques de la côte Ouest entre 1832 et 1835: une, Fort Georges à Port-Louis, deux à Grande Rivière nord-ouest et deux à Rivière Noire, la Batterie de l’Harmonie et celle de La Preneuse, la seule à être réchappée des outrages du temps.

Plus de 800 objets conservés

C’est à l’association Friends of Environment, que l’on doit la restauration de la tour Martello de La Preneuse, conduite entre 1992 et 1999 pour aboutir à la création du musée en 2000 avec les fonds d’Ambassades étrangères et d’entreprises locales privées. Les murs intérieurs ont été nettoyés pour extraire les coulées de chaux, les joints entre les pierres du toit et les drains pour l’écoulement des eaux de pluie ont été remplacés, le chariot et la plateforme du canon entièrement ont été reconstruits pour replacer le canon d’origine sur le toit. Plus de 800 objets extraits de ce grand nettoyage ont été nettoyés, mesurés et répertoriés. Pièces de monnaie, boutons et  boucles de ceinture d’uniformes, balles de mousquet en plomb, boulets de canon, morceaux de grilles de ventilation en cuivre… tout est désormais conservé sous vitre dans le musée.

De gauche à droite, les guides Ingrid, Alex et Michèle-Anne

Aux origines de La Preneuse

En tant que navire de guerre, La Preneuse n’avait rien d’exceptionnel. Cette frégate lourde n’avait aucune chance à la course contre les vaisseaux anglais, plus rapides. Pourtant, sous le commandement de Jean-Marthe-Adrien Lhermitte, ce navire deviendra synonyme de cauchemar pour les Anglais, notamment en coulant une quarantaine de leurs navires lors d’une campagne de trois mois en mer de Chine, avant de remettre le cap vers l’Isle de France, en 1799. Accompagnée par la corvette le Brûle-Gueule, La Preneuse se voit obligée de forcer le blocus anglais avant de rentrer à Port-Louis. Mais la tâche est rude: dès l’île en vue, les deux bateaux français sont pris en chasse par cinq bâtiments anglais. La Preneuse et le Brûle-Gueule se réfugient dans la baie de Rivière-Noire, où les Français résistent durant trois semaines aux assauts des ennemis, motivés par la perspective de prendre un bateau qui a fait tant de dégâts dans leurs rangs. Pendant la bataille, Lhermitte a l’excellente idée de faire débarquer les canons inutiles pour en faire une batterie terrestre, une manoeuvre qui s’avèrera salutaire pour les marins français. La plage sur laquelle furent débarquées les pièces d’artillerie de La Preneuse en porte aujourd’hui le nom.

Chemin de la Preneuse, Rivière Noire
Ouvert tous les jours dimanches et jours fériés compris, excepté les lundis.
Tel : 583 0178/493 6648

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