Au rez-de-chaussée du siège de la Banque de Maurice, à Port-Louis, un lieu exceptionnel a récemment ouvert ses portes au public. Dans une superbe salle lambrissée, et hautement sécurisée, est exposée une collection véritablement extraordinaire de monnaies anciennes. Chaque pièce ou billet présenté est le témoin d’une part de l’histoire de notre île…et de celle des hommes qui y vécurent.

Pour débuter cette visite, choisissons un événement connu de tous. En 1744, le Saint-Géran coule après s’être fait drossé sur le récif corallien, au Nord-Est de l’Isle de France. C’est le point de départ du roman de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie. Mais ce naufrage est aussi la cause d’une importante pénurie monétaire sur notre île. En effet, le Saint-Géran avait, dans ses cales, plus de cinquante mille piastres espagnoles, qui disparaîtront dans l’océan… Cette perte en argent liquide va conduire les comptoirs d’escompte et les autorités coloniales françaises à émettre des «bons» sur de simples cartes à jouer… Mais comme la demande en devises est trop forte, on en vient vite à imprimer du papier-monnaie, les assignats, dont la valeur peut très vite s’effondrer, comme ce sera le cas en France métropolitaine pendant la Révolution.

Très rare billet de compensation interbanques portant ses inscriptions en anglais, tamoul et hindi.

Mais ces expédients sont insuffisants pour développer vraiment le commerce local… Ce n’est qu’à la toute fin de la période coloniale française, en 1808, que le futur amiral Pierre Bouvet, commandant de L’Entreprenant, ramènera à Port-Louis une prise chargée d’or et d’argent: l’Ovidor, appartenant à la Compagnie hollandaise des Indes Orientales. Sur ordre du gouverneur Decaen, l’artisan Aveline, qui avait gravé une médaille commémorant le baptême du dernier fils du gouverneur, fera fondre l’argent pour frapper une nouvelle monnaie valant dix livres tournoi (une somme assez importante) et aujourd’hui connue sous le nom de piastre Decaen.

Ces cartes à jouer et ces assignats, qui pallièrent le manque de liquidités de la colonie, et les piastres Decaen font partie des très nombreux trésors du musée de la Banque de Maurice! Mieux : il est le seul musée au monde à pouvoir présenter sept exemplaires de la piastre Decaen !

Dollar mauricien et roupie indienne

Légitimement fier de cette prouesse, M. Ghirish Bissoon, le curateur du musée, a pourtant un regret : «Nous ne possédons pas encore de piastres Decaen portant la marque C.C..» Ce marquage supplémentaire a été apposé sur les piastres Decaen encore en circulation après la prise de contrôle de l’île par les Anglais. Choisissant de ne pas frapper immédiatement de nouvelles monnaies, les Britanniques apposent la mention C.C., pour «Crown Colonies» (colonies de la Couronne) sur les pièces françaises. Il faudra attendre 1822 pour que le roi George VI fasse émettre une nouvelle monnaie pour les colonies britanniques. Basée sur le dollar espagnol, elle sera déclinée en quatre versions. Toutes portent une ancre de marine et sont donc connues des numismates sous la dénomination de «pièces à l’ancre» (Anchor coinage). La version mauricienne est, elle, identifiée comme «dollar mauricien». Cette nouvelle devise restera en vigueur jusqu’en 1876.

Billet de banque portant la mention «Dollars of Mauritius».

A cette époque, beaucoup de choses ont changé. Le centre de gravité de l’empire colonial britannique s’est déplacé vers l’Inde. De plus, l’île Maurice a considérablement augmenté sa production sucrière (sur l’incitation des autorités anglaises) et ce sucre est vendu et expédié vers l’Inde. Enfin, la politique de l’«engagisme», qui fait suite à l’abolition de l’esclavage, et qui conduit à «importer» des dizaines de milliers de travailleurs indiens, modifie considérablement la démographie de l’île. Pour toute ces raisons, la décision est prise de placer l’économie insulaire sous l’autorité de la roupie indienne. Ce sera le cas, de 1876 à 1934. A cette dernière date, la devise reste la roupie, mais elle est émise localement, en pièces d’argent de 25 ; 50 sous et une roupie. C’est, en quelque sorte, l’acte de naissance de la roupie mauricienne.

Chaque banque émettait ses billets

La première banque créée à Maurice ouvre ses portes en 1812, peu de temps après la conquête de l’île par les Anglais. La Commercial Bank (ancêtre de l’actuelle MCB) est créée en 1838 par Adrien d’Epinay et d’autres colons, après qu’ils eurent reçu les indemnisations prévues à Londres, lors des négociations sur l’abolition de l’esclavage. A cette même époque, d’autres agences bancaires ouvrent sur l’île et chacune émet ses propres billets. En 1849, les autorités britanniques mettent fin à ces pratiques en créant The Board of the Commissioners of Currency (le bureau des commissaires de la devise). Cette nouvelle entité, lointain ancêtre de la Banque de Maurice émettra des roupies et des schillings. Le Board confiera l’impression de ces billets à Thomas Delarue, imprimeur à Londres, qui est toujours chargé de l’impression des actuels billets de banque mauriciens!

Un exemplaire de «pièce à l’ancre».

Lors des deux guerres mondiales, l’approvisionnement de l’île devient difficile. L’acheminement des billets de banque n’échappe pas à ces difficultés. Il faut donc, comme après le naufrage du Saint-Géran, recourir à d’audacieux stratagèmes pour faire face à la demande des habitants… Les banques ayant l’habitude de faire imprimer des billets de très grand format, le Board les découpe, afin d’en démultiplier le nombre. Là encore, cela s’avèrera insuffisant… on émettra alors des «emergency issues», simples bons de papiers tamponnés (ce qui permet de se passer des services d’une imprimerie).

Aussi riche que la collection de pièces de monnaie, la collection de billets de banque du musée permet d’en  admirer de nombreux exemplaires, retraçant toutes ces étapes… «Nous avons même, renchérit Ghirish Bisssoon, un billet extrêmement rare, dont rêvent tous les collectionneurs. Il s’’git d’un billet interbanque de Rs 1000, portant ses inscriptions en anglais, en tamoul et en hindi !»

En 1967, à quelques mois de l’accession à l’indépendance, la Bank of Mauritius (Banque de Maurice) entre en fonction. C’est elle qui, aujourd’hui encore, est chargée de l’émission de la monnaie nationale (sous toutes ses formes), de l’application de la politique monétaire décidée par le gouvernement et de la supervision de la compensation des comptes interbancaires.

Le musée est ouvert tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16h00 (sauf jours fériés). Une visite guidée, prévue pour les groupes (20 personnes maximum) peut être organisée en téléphonant au 20223800.

Frappée avec l’argent saisi sur une prise ramenée par le futur amiral Bouvet, la piastre Decaen fut la monnaie mauricienne de la fin de la période française et du début de la colonie anglaise…

Du XIIème siècle à l’indépendance

Avant 1876, et comme la plupart des colonies lointaines, Maurice souffrait d’une grave sous-monétarisation de son économie. Durant la période hollandaise, très peu d’argent circulait sur l’île. La Compagnie des Indes Hollandaises rémunérait ses colons et employés par des jetons (exposés au musée). Toutefois, comme Maurice se trouvait sur la route des Indes néerlandaises, on pouvait y trouver des devises frappées en Asie, comme le Tael, frappé à Jakarta. Le musée de la Banque de Maurice est le seul où l’on peut en voir un exposé (les quelques autres exemplaires connus sont détenus par des collectionneurs privés) !

Durant la période française, la monétarisation de l’île était encore faible. Toutefois, les escales des navires étrangers et les prises des corsaires amenaient sur le sol mauricien des devises du monde entier (ducats espagnols, piastres asiatiques ou portugaises, livres françaises ou anglaises, etc..). Là encore, le musée étonne par la richesse et la diversité des pièces présentées, remontant même jusqu’à une pièce arabe du XIIème siècle!

Accueillant et soucieux de transmettre la culture monétaire de son île, le curateur du musée, M. Ghirish Bissoon est un excellent pédagogue.

Dans les vieilles malles du Board

D’après le curateur du musée, M. Bissoon, l’essentiel des trésors exposés proviendrait de quelques vieilles malles datant du Board of the Commissioners of currency, dont aurait hérité la Banque de Maurice. Toutefois, la MCB et la HSBC y ont également apporté leur contribution.

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