Classée Réserve naturelle en 1965, l’Ile aux Aigrettes a été confiée, en 1970, à la Mauritian Wildlife Fundation (MWF). L’ONG y mène un important travail de restauration, en tentant d’y recréer le milieu naturel qu’ont pu découvrir les premiers colons de Maurice, il y a quatre siècles. La visite de l’île, grâce aux commentaires avisés des guides formés par l’ONG, s’avère passionnante. 

Ce matin-là, nous ne sommes qu’une petite dizaine à embarquer dans le bateau qui, en quelques petites minutes, va nous conduire à l’Ile aux Aigrettes. Nous avons déjà fait connaissance avec notre guide. Elle s’appelle Laetitia et remplit ces fonctions depuis cinq ans. A la dérobée, elle a soigneusement observé nos chaussures, et s’en explique: “si des visiteurs viennent avec des chaussures déjà boueuses ou couvertes de terre, nous les faisons passer dans un bain stérilisant. Le risque serait trop grand que des graines ou des pollens de plantes invasives soient introduits sur l’île de cette façon…” L’état de nos chaussures semble l’avoir rassurée. La visite peut commencer. Nous n’avons parcouru que quelques mètres sur le sentier qui sillonne l’île que nous faisons connaissance avec son occupant le plus massif. Il s’appelle Big Daddy, c’est un mâle dominant de l’espèce des tortues d’Aldabra.

A 105 ans (environ), Big Daddy est encore un fringant jeune male.

Il est interdit de s’assoir sur les tortues

Un peu irrascible, le “jeune” mâle (il n’a que 100 à 105 ans et peut espérer vivre 150 ans), ne se calme que quand Laetitia lui masse délicatement la carapace. “Ce n’est pas une armure inerte, explique la jeune guide. C’est de la kératine, comme nos ongles, et la colonne vertébrale y est directement connectée. C’est donc trés sensible et nous interdisons à nos visiteurs de s’asseoir sur les tortues.” Big Daddy n’est pas le descendant des tortues qui vivaient à Maurice avant l’arrivée des hommes. Elles ont été chassées pour leur chair et leur huile… Non, Big Daddy n’est que le représentant d’une espèce plus petite, mais qui reste assez proche de celles qui ont disparu.

Quelques mètres plus loin, et après avoir visité la nurserie des tortues, nous tombons nez à nez avec un énorme scinque géant… sculpté dans la pierre. Lui aussi a irrémédiablement disparu. Heureusement, sur l’île Ronde, vit toujours un de ses cousins, légèrement plus petit. C’est lui qui a été réintroduit sur l’Ile aux Aigrettes.

Au cours de notre visite, nous croiserons, ainsi, d’autres fantômes de pierre d’espèces éteintes. Comme le hibou de Maurice, dont le dernier spécimen connu a été observé en 1840. Et le célèbrissime dodo, bien sûr. Entre l’installation de la colonie hollandaise et la disparition avérée de ce pigeon gras, il n’aura suffi que d’une petite trentaine d’années… Or, comme nous l’explique Laetitia, tous ces animaux disparus remplissaient d’importantes tâches, indispensables à l’équilibre naturel. “Avec son bec fort, le dodo, comme les perroquets qui vivaient aussi à Maurice, et qui ont disparu, comme lui, cassait les grains durs, les mangeait, les digérait et les dispersait dans ses fientes. Pour certaines espèces de végétaux c’était la seule chance d’extension géographique…

Au détour d’un sentier, le dodo vient rappeler que cet environnement était le sien.

Disparus, les animaux n’assurent plus la dispersion végétale

Alors quand ces animaux ont disparu, les arbres concernés n’ont plus existé que dans de très petites zones et toute modification de ces aires réduites les mettait en danger. Des dizaines d’espèces de végétaux ont ainsi disparu, simplement parce que l’animal qui assurait leur dispersion a disparu…

Des arbres qui, parfois, font pourtant preuve d’une incroyable faculté d’adaptation. “Il y a sur l’Ile aux Aigrettes, explique Laetitia, beaucoup d’espèces végétales hétérophiles. C’est à dire des arbres ou des arbustes dont la feuille change au cours de la croissance de l’arbre. Lorsque l’arbre est jeune, la feuille comporte souvent une ligne rouge, contenant un liquide amer, dangereux pour les tortues. En grandissant, l’arbre n’a plus besoin de cette défense et les feuilles reprennent l’aspect normal de l’espèce. C’est une stratégie de défense qui indique que, à Maurice, les tortues étaient particulièrement nombreuses.” Car, si les programmes de protection et de reproduction des oiseaux les plus menacés mis en oeuvre par la Mauritian Wildlife Fundation sont bien connus (Kestrel, Pigeon des mares, grosse cateau verte…) l’Ile aux Aigrettes a aussi un rôle majeur de conservatoire botanique. En Presque cinquante annnées d’actions constantes, l’ONG, assistée par d’éminents biologistes, botanistes et par des étudiants volontaires du monde entier, est parvenue à recréer un milieu qui est sans doute trés proche de ce qu’était la forêt côtière mauricienne, il y a quatre ou cinq cents ans.

Le pigeon des mares, ou pigeon rose, était en voie d’extinction. Les efforts de la MWF ont permis de le sauver.

Comment visiter l’île? Et comment s’y préparer?

Les réservations se font sur le site de la Mauritian Wildlife Fundation (https://www.mauritian-wildlife.org/Ileauxaigrettes), en appelant directement l’organisation au (230) 697-6512 ou 697-6097 ou auprès de n’importe quel tour opérateur. La visite guidée (en groupe) est fixée pour les Mauriciens ou les résidents étrangers à Rs 250/adulte et Rs 125/enfant contre Rs 800/adulte et Rs 400/enfant pour les visiteurs. Le point de rendez-vous se situe à la « cabane » de la MWF, à Pointe-Jérôme, tout près de l’hôtel Presk’Ile, à Mahébourg, où l’on vient chaussé de bonnes chaussures de marche et muni d’une casquette ou d’un chapeau, de crème solaire, d’un spray anti-moustique et d’eau.

En quelques minutes, le bateau franchit le détroit qui sépare l’île aux Aigrettes de Maurice….

Maurice, une île jeune…mais vite transformée

L’entrée de l’île Maurice dans la grande histoire de l’humanité ne s’est faite que tardivement. On pourrait donc croire que, n’étant habitée que depuis quatre siècles, notre île aurait subi, de la part des hommes, moins d’outrages que d’autres lieux, peuplés, eux, depuis la préhistoire… Rien n’est moin vrai.

Nul ne sait exactement quand eurent lieu les premiers débarquements humains sur ce que l’on appelle aujourd’hui l’île Maurice. On sait, par contre, avec certitude, que les navigateurs arabes connaissaient l’île. Et il est tout à fait probable qu’ils y faisaient parfois escale, pour se réapprovisionner en eau fraîche et en fruits, pour chasser…. Mais sans doute aussi pour s’abriter d’une tempête ou réparer un navire ayant subi quelque avarie… Bien plus tard, au XVIème siècle, les Portugais firent de même.

Pascal a la lourde tâche de veiller aux jeunes pousses qui seront réimplanter sur l’île.

Ainsi, bien avant la première implantation humaine durable, celle des Hollandais, des vaisseaux avaient régulièrement croisé au large, ou même abordé les rivages de l’île… y apportant, sans même le soupçonner, les premiers envahisseurs: les rats. On sait qu’après de longues traversées océaniques, il était courant de voir des rats sauter à l’eau pour nager jusqu’au littoral d’une île que le navire longeait… Ils ont donc pris pied à Maurice avant même que d’y être débarqués et ont sans doute été les premiers à venir modifier l’équilibre naturel du biotope insulaire, notamment en se nourissant des oeufs et des oisillons…

La colonisation hollandaise a très vite été marquée par la volonté d’exploiter les ressources de l’île. C’est ainsi que l’ébène mauricien a été exporté vers l’Europe, dès 1638.

Laetitia nous explique comment différencier un palmiste bouteille d’un palmiste de l’Ile Ronde.

Quatre siècles de bouleversements constants

Le défrichement de nouvelles terres arables, la déforestation massive et l’introduction de nouvelles espèces cultivables (arbres fruitiers, épices, canne à sucre, café…), d’espèces invasives (souvent introduites par simple imprudence) et d’animaux destructeurs (singes, cochons, cerfs, mangoustes, chats, corneilles…) auront tôt fait de modifier l’écosystème mauricien. Ainsi, en à peine un siècle de colonisation, et malgré une présence humaine plutôt restreinte, les Hollandais auront irrémédiablement perturbé les équilibres naturels locaux.

L’implantation de la monoculture sucrière et le développement démographique des périodes française et anglaise, ainsi que le “développement” industriel et infrastructurel de l’île Maurice indépendante auront finalement achevé l’oeuvre initiée par les Hollandais.

Nous oublions facilement que, lorsque notre regard se pose sur un espace qui nous semble être “naturel”, il est, en fait le résultat de quatre siècles de bouleversements constants et qu’il a été totalement façonné par l’homme… Des sites comme celui de l’Ile aux Aigrettes sont aussi importants pour cette raison: en nous montrant ce qui préexistait à notre arrivée sur l’île, ils nous enseignent aussi l’interdépendance de toutes les espèces et la fragilité des équilibres naturels.

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